Nicolas de Cues n’est pas un auteur facile d’accès, on devrait donc se féliciter de voir paraître une traduction française d’un de ses nombreux écrits, et qui plus est d’une des pièces maîtresses pour comprendre les grands thèmes de la philosophie cusaine, comme la coïncidence des opposés, le couple explicatio/complicatio, et plus généralement sa pensée de l’infini, de l’un et du multiple. Rares en effet sont les œuvres de Nicolas de Cues qui ont fait l’objet d’une traduction française à ce jour, ce qui s’explique certainement par la difficulté de la tâche, tant le latin du Cusain est parfois atypique. Le titre du présent dialogue en est un bon exemple. Les traducteurs ont choisi : Dialogue à trois sur le pouvoir-est. Le néologisme français est une créature tout aussi monstrueuse que celle forgée en latin par Nicolas de Cues. Dans un de ses cours à l’Université de Vincennes, daté du 9 décembre 1980, Gilles Deleuze disait que possest « est un affreux barbarisme ; ce mot est affreux. Mais philosophiquement il est beau, c’est une réussite ». Dans l’idiome métissé de Deleuze, l’expression prend alors un sens presque spinoziste : le monde est constitué de puissances, le possest signifie ce que peuvent les choses en acte, c’est-à-dire la pleine réalisation de leur pouvoir. Il semblerait donc qu’il s’agit simplement de « ce qui est pouvoir » ou de « ce qui est puissance ». Cependant, Nicolas semble attribuer à cette expression, qui constitue véritablement le centre du dialogue, un sens beaucoup plus fort. Au-delà de cette création de concept, le texte de Nicolas de Cues constitue un témoignage intéressant des développements de la théologie apophatique à la Renaissance. C’est à une théologie des noms divins que nous avons affaire : possest est le nom qui signifie Dieu, bien qu’aucun nom ne puisse Lui convenir. Le discours sur Dieu doit passer par ses créatures, et en ce sens la théologie est négative ; mais le divin peut être appréhendé par une détermination positive grâce au concept de possest. Dieu est à la fois toute-puissance et tout-acte. Ce dialogue à trois est construit de telle sorte que le lecteur prenne progressivement conscience de l’incommensurabilité de sa condition eu égard à l’infinité divine et que son seul moyen de penser au plus loin est de créer des concepts comme celui de possest. Le dialogue s’achève par ces paroles du Cardinal (p. 109-110) : « Tout ce que nous avons dit ne tend donc à rien d’autre qu’à nous faire comprendre que Dieu excède tout intellect. » D’autres ont dit, à des époques plus récentes, que ce que l’on ne peut dire, il faut le taire.
Hormis la difficulté pour le lecteur de lire à chaque page le pouvoir-est – mais on ne saurait blâmer ici les traducteurs qui ont fait un choix qui semble aussi malheureux qu’inévitable – la traduction est assez claire, même si certaines décisions nous éloignent du latin. Pour ne donner qu’un exemple, la distinction entre explicatio et complicatio est rendue par le couple enveloppement/développement. Certes, le sens est proche, mais le couple compliquer/expliquer, dont l’origine latine est bien claire, pourrait tout aussi bien faire l’affaire, avec une note précisant le sens de la distinction. La complication signifie bien qu’il existe un ensemble d’éléments indistincts ou du moins que l’esprit ne sait dégager simplement. Envelopper a un sens un peu différent et semble finalement aussi ambigu que compliquer. C’est un détail. On regrettera surtout le petit nombre de notes sur le texte français, bien que cela soit partiellement compensé par un glossaire en fin de volume.
On devrait donc se féliciter de voir paraître cette traduction, cependant ce volume pèche au moins par un aspect. Ce qui manque le plus à cette traduction, c’est une introduction riche et détaillée. En effet, très courte (une dizaine de pages), cette « présentation » laissera immanquablement le lecteur sur sa faim. Peu de livres ont été écrits en français sur Nicolas de Cues et cette traduction aurait dû être l’occasion de montrer de manière plus décisive l’importance de ce texte dans l’économie de la pensée du Cusain, puisqu’on y trouve toutes les notions importantes ailleurs dans son œuvre, et que la forme dialoguée y permet un accès somme toute plaisant. Certes, les grands thèmes sont abordés par Pierre Magnard, la thèse s’y trouve exposée, mais rien n’est dit ou presque sur le contexte historique de ce livre publié en 1460, ni même sur la dépendance de ce texte vis-à-vis d’autres penseurs, médiévaux notamment, ou encore sur l’importance du néoplatonisme dans l’entourage du Cusain. À part quelques brèves références allusives à Augustin ou à Jean Scot Érigène, au Pseudo-Denis ou à Maître Eckhart, dont on ne nous dit jamais d’ailleurs s’ils servent de sources immédiates à la pensée du Cusain, on ne trouve aucun renvoi à la théologie du XIVe siècle par exemple, aux développements sur l’infini chez ses prédécesseurs, etc. Même si ce n’est que pour faire ressortir l’originalité dont fait preuve Nicolas de Cues dans ses textes, l’introduction aurait pu s’y atteler pour permettre au lecteur peu averti de saisir le sens et la portée de ce texte, sans l’interpréter à outrance comme le faisait Deleuze par exemple. Même si l’expression est chère au Cusain, on ne saurait ici se contenter d’une docte ignorance.
Aurélien Robert