Jean-Marie Vernier, qui avait fait paraître en 1999 une traduction remarquée du Commentaire du Traité de l’âme d’Aristote par Thomas d’Aquin, y ajoute en 2001 celle de la Summa de anima de Jean de La Rochelle à partir de l’édition critique donnée en 1995 par le Père J.-G Bougerol. L’avant-propos du Père L.-J. Bataillon rappelle s’il en était besoin l’importance de ce texte pour l'époque. Cette traduction facilitera l’accès des non-latinistes à cette Somme qui représente un état des connaissances concernant l’âme dans le monde latin au moment où l’influence d'Avicenne commence à s’y exercer. Le maître franciscain consacre en effet les chapitres 82 à 119 à la division des puissances de l’âme selon Avicenne, soit près d'une soixantaine de pages de la traduction, représentant plus du quart de l'ensemble de la Somme. Rappelons ici rapidement que celle-ci s’organise en deux grandes parties appelées “Considérations”. La première qui porte sur “l'âme selon sa substance” recourt davantage aux sources chrétiennes, en particulier au De spiritu et anima attribué à Augustin, ou à Philippe le Chancelier, ou encore à Hilaire de Poitiers lorsqu’il s’agit d’évoquer l’âme image de Dieu. La seconde Considération portant sur les puissances de l'âme envisage successivement la division selon le pseudo-Augustin du De spiritu et anima, selon le Damascène et enfin selon Avicenne. Si l’ensemble de la Somme entend présenter une synthèse des données théologiques et philosophiques concernant l’âme à cette époque, le plan même atteste que l’unité du propos est plus grande dans la première que dans la seconde Considération.

L’intérêt de cette traduction est multiple. Elle ne se contente pas seulement d’éclairer une des sources du Commentaire de Thomas d'Aquin au Traité de l’âme d’Aristote, dont il convient de rappeler l’attitude critique sur la question d’une éventuelle médiation requise par l’union de l’âme et du corps. Quant à la structure des Questions disputées sur l'âme de Thomas, doit-elle nécessairement être rapportée à celle de la première considération de la Somme de Jean de La Rochelle ? Son plan envisageant successivement l’âme en son essence, en son état uni puis séparé du corps n’est-il pas imposé par le sujet même ?

L'introduction qui précède la traduction établit en revanche clairement la dépendance du Speculum de Vincent de Beauvais à l’égard de la Somme du franciscain. Elle est ainsi un intermédiaire avéré de la diffusion par le dominicain de la pensée avicennienne. Mais c’est surtout au sein même de l’ordre des mineurs que la psychologie de Jean de la Rochelle va s’exercer, notamment à travers la Summa fratris Alexandri. Cette introduction montre encore comment la synthèse majeure proposée par la Summa de anima éclipse le Tractatus de divisione multiplici potentiarum, qui garde toutefois son rôle pédagogique de manuel. Elle montre aussi comment bien des sources citées dans la Somme lui sont reprises. En outre, J. Vernier complète l'apparat établi par J.-G. Bougerol de références à Platon, Aristote, Augustin, Denys le pseudo-Aréopagite, au Liber de Causis, à Albert le Grand et Thomas d'Aquin.

Cette traduction contribue ainsi à nourrir la réflexion sur l’âme qui connaît un regain d’intérêt en ce moment parmi les médiévistes.

Christian Trottmann