Le Traité du premier principe de Jean Duns Scot avait fait l’objet d’une traduction, réalisée par une équipe dirigée par Ruedi Imbach et publiée à Genève en 1983. Cet ouvrage est désormais à nouveau accessible aux éditions Vrin, précédé d’une introduction de François-Xavier Putallaz qui amplifie celle de la précédente édition et constitue, bien plus qu’une simple introduction, une véritable étude.

Après avoir brièvement retracé l’histoire des études scotistes, la vie de Scot, et présenté les œuvres aujourd’hui considérées comme authentiques, l’introduction résume le contenu du Traité. Celui-ci élabore une métaphysique de l’étant infini qui « joue le rôle d’irremplaçable propédeutique à la théologie » (p. 15). On sait que les prologues des différents commentaires de Scot au Livre des Sentences exposent longuement la question de l’objet de la métaphysique, dans une discussion serrée avec Avicenne et Averroès. Le Traité du premier principe constitue la pointe extrême de cette métaphysique, poussant l’expérience de la raison jusqu’au concept le plus haut que notre esprit puisse former, celui d’étant infini. Le cœur du traité est constitué par les différentes voies d’accès à ce concept d’étant infini et à ses propriétés, sa différence avec le premier moteur d’Aristote et avec le concept thomiste de pur acte d’être.

L’introduction insiste aussi sur le fait que Scot prend comme point de départ l’être dans sa réalité possible, une « réalité irréductible à la factualité des choses contingentes » ; il noue ainsi l’ontologie scientifique à l’être-possible. Encore serait-il utile de rappeler l’importance de la contingence pour un penseur qui reproche surtout à Aristote et Averroès leur nécessitarisme. En ce sens, la démarche suppose aussi une redéfinition de la « scientificité », qui aura, dans les années qui suivront, des conséquences sur l’élaboration des outils logiques et méthodologiques.

Ce traité est fondamental pour la théorie de l’infini et pour le statut de la métaphysique chez Scot. François-Xavier Putallaz insiste légitimement sur le but du traité : atteindre par la raison naturelle l’existence de l’étant infini. Pour qui accepte de surmonter, comme nous y invite Ruedi Imbach dans sa Préface, ses difficultés et sa subtilité, le Traité du premier principe constitue l’un des plus hauts exercices médiévaux de spéculation philosophique. Il reste simplement que l’on n’évitera pas de rappeler au passage que, pour Scot, la métaphysique manifeste dans le même temps son insuffisance à satisfaire pleinement l’esprit humain.

Joël Biard