Après les études importantes de Zénon Kaluza et son livre Nicolas d’Autrécourt. Ami de la vérité, la traduction de cette Correspondance contribue grandement à la compréhension de la logique et de la philosophie de la connaissance d’Autrécourt. La carrière de Nicolas commence de façon brillante et s’achève dramatiquement : maître ès arts vers 1318, il commente à la Sorbonne les Sentences de Pierre Lombard en 1335-1336, pendant qu’il enseigne la logique à la Faculté des arts. Il est licencié en théologie en 1340 et devient maître dans la foulée. Mais en novembre 1340, il est convoqué en Avignon par le pape Benoît XII et emprisonné pour avoir énoncé et enseigné certaines thèses, traduites ici après la Correspondance. De la philosophie autrécurienne est restée l’image d’un théologien extrémiste, sceptique, niant toute possibilité de connaissance certaine.

Plusieurs médiévistes contribuent actuellement à la lecture et à l’interprétation de la philosophie et de la théologie d’auteurs censurés. Un travail de même type a été fait sur Siger de Brabant par Ruedi Imbach et François-Xavier Putallaz. La connaissance de ces auteurs, dont la vie et l’œuvre ont subi de plein fouet les condamnations et dont parfois – c’est le cas pour Autrécourt – il reste peu de textes, est difficile. L’enquête menée sur le statut des condamnations d’une part et sur la philosophie des maîtres censurés d’autre part ne vaut pas seulement à titre d’information doctrinale ; c’est aussi une manière de s’interroger sur la pratique de la philosophie au Moyen Age.

La Correspondance est composée de quatre lettres, deux de Nicolas à Bernard d’Arezzo, et un échange entre Gilles du Foin et Nicolas, ce dernier ayant soumis à son collègue les lettres à Bernard. Des lettres à Bernard, la première a pour objet la critique de la distinction entre connaissance intuitive et connaissance abstractive et celle de l’intuition du non-existant ; la seconde concerne les principales règles de la logique et la théorie des conséquences. L’échange avec Gilles permet de dessiner un anti-aristotélisme du Lorrain concernant la connaissance de la substance et de la causalité, qui est problématique et non pas certaine comme le concevait le Philosophe. L’introduction de Christophe Grellard utilise le texte à peu près contemporain de l’Exigit ordo pour asseoir la compréhension de la position de Nicolas dans la Correspondance. Deux aspects de la philosophie de Nicolas sont marquants : l’affirmation selon laquelle toute connaissance est connaissance de l’existence, c’est-à-dire que toute apparence est identique à la chose, et la théorie formelle des conséquences.

Bernard représente une position de type post-scotiste, intermédiaire entre certaines thèses de Duns Scot et l’argument ockhamiste de l’intuition du non-existant. Pour Scot, comme pour Bernard, la différence entre la connaissance intuitive et la connaissance abstractive vient de la présence ou de l’absence de la chose à la pensée. Comme le note Nicolas, Bernard considère que « la connaissance intuitive claire est celle par laquelle nous jugeons que la chose existe, qu’elle existe ou non » (p. 75). La précision « qu’elle existe ou non » semble renvoyer plutôt au contexte ockhamiste. Pour Ockham, en effet, puisque Dieu peut faire tout ce qui n’implique pas contradiction, il peut en droit séparer ce qui est distinct ; ainsi, en vertu du raisonnement hypothétique de potentia absoluta, parce que nous avons affaire à deux choses singulières — un acte d’intellection ou une qualité de l’âme et une chose —, nous pouvons avoir une connaissance intuitive et que Dieu fasse néanmoins disparaître la chose. Pourtant, l’ockhamisme ne mène pas au scepticisme car si Dieu produisait en nous une connaissance intuitive d’une chose non existante, nous n’aurions pas l’évidence de son existence, mais de sa non-existence.

La critique de Nicolas établit que la conception scotiste de la toute-puissance alliée à l’argument de la connaissance intuitive du non-existant ôte toute certitude à la connaissance humaine. Et comme Bernard avoue que, selon lui, nous n’avons pas une connaissance intuitive de nos actes, son solipsisme est complet : « En rassemblant vos propos, il apparaît que vous devez dire que vous n’êtes pas certain de ces choses qui sont hors de vous. Et ainsi, vous ne savez pas si vous êtes au ciel ou sur la terre, dans le feu ou dans l’eau. Et, par conséquent, vous ne savez pas pas si aujourd’hui le ciel est le même que ce qu’il fut hier, puisque vous ne savez s’il a existé, ou non. De même aussi vous ne savez pas si le chancelier ou le pape existent, et si ceux-là existent, s’il existe d’autres hommes à n’importe quel moment du temps. De même vous ne savez pas ce qui est à vous : si vous avez une barbe, une tête, une chevelure, etc. » (p. 81).

La thèse d’Autrécourt est que l’objet est ce qui apparaît aux sens (apparentia) ; dans l’Exigit ordo, il écarte toute investigation sur la causalité naturelle de la pensée : « Nous ne posons pas que certaines choses de cette sorte sont causées de nouveau par les objets, mais nous disons seulement que, l’objet étant présent à la vue, l’œil ouvert, etc., […] une certaine réalité est maintenant présente à l’âme » (cité p. 22). La différence entre les deux modes de la connaissance est relative à celui qui connaît ; la connaissance est intuitive quand elle est certaine, abstractive quand elle manque de clarté.

Si l’on ajoute à cette thèse la théorie logique des conséquences, on est en mesure de percevoir la critique autrécurienne d’une connaissance de la substance et de la causalité. Les conséquences sont des inférences qui ne valent que pour autant que la forme seule les fait tenir : la conclusion ne résulte que des prémisses et seule cette dépendance nécessaire des prémisses et de la conclusion, ramenée au schéma de l’inférence, est susceptible d’évidence. Ce qui réside au fondement de la validité syntaxique de l’inférence est le critère sémantique de l’identité des signifiés. Christophe Grellard souligne que cette théorie des conséquences permet de voir en Autrécourt un précurseur des logiques contemporaines de la pertinence.

Ainsi, la conséquence « la maison existe, donc les murs existent » est évidente du fait de l’identité partielle des signifiés, la définition nominale de la maison étant qu’elle est faite de murs et le signifié de « mur » étant contenu dans le signifié de « maison ». Ce qu’on pourrait nommer le « phénoménalisme » d’Autrécourt, à savoir que les choses ont exactement l’apparence de ce qu’elles sont, a donc une conséquence manifeste, qui est l’objet de l’échange avec Gilles : nous ne percevons pas de substance, mais les choses dans leur apparence. Étant donné la définition de l’évidence, entièrement fondée sur la théorie des conséquences, la connaissance de la substance n’est donc pas certaine, elle est tout au plus probable, tout comme le « pouvoir » causal qu’elles possèderaient.

Christophe Grellard cite des remarques de de Rijk sur la notion de scepticisme appliquée à la philosophie de Nicolas : « Il ne faut pas entendre par scepticisme ou probabilisme une incertitude radicale de la connaissance, voire une impossibilité complète de connaître quoi que ce soit. Il s’agit simplement d’examiner les limites de la raison naturelle, au moyen d’une réflexion purement philosophique. Il vaut donc mieux parler de criticisme pour qualifier cette réflexion sur le rôle du sujet dans la connaissance et sur le statut du connu. Comme l’écrit de Rijk : “ce qui préoccupait les esprits du Moyen Age, ce n’était pas la question de savoir si une certaine connaissance était possible (voire la négation de cette possibilité), mais comment elle l’était, ou mieux : dans quelle mesure seulement” » (note 2, p. 10). Ces questions sont d’une grande modernité, et la prudence dans l’utilisation du terme de « scepticisme » est justifiée. Cela dit, comment ne pas songer aux débats anglo-saxons des XVIIe et XVIIIe siècles sur le scepticisme et la connaissance problématique de la substance, chez Locke, Berkeley et Hume ? La lecture de cet échange de lettres relance la question des raisons de l’émergence d’un scepticisme moderne différent du scepticisme antique.

Kim Sang Ong-Van-Cung