L’intentionnalité, la capacité qu’ont certains de nos états mentaux à porter sur quelque chose, est, on le sait, une notion clef dans les théories contemporaines de la connaissance. La source des différentes conceptions de l’intentionnalité est la même dans chaque cas, à savoir le texte fondateur de Brentano, La Psychologie d’un point de vue empirique où l’intentionnalité est introduite comme critère distinctif entre le mental et le physique. Puisque Brentano revendique explicitement l’origine médiévale de ce concept, en le rattachant à l’idée d’inexistence intentionnelle (le fait d’exister dans la pensée, comme contenu de pensée), il pouvait être intéressant de faire le point sur les théories médiévales de l’intentionnalité. De fait, même si l’on ne trouve pas au Moyen Âge la notion même d’intentionnalité, il pouvait être intéressant de faire le point sur les sources dont se réclame Brentano.
Même si D. Perler se défend d’avoir voulu proposer un survol des théories antiques et médiévales, et encore moins un résumé des discussions qui furent conduites durant cette période sur l’intentionnalité, ce n’est pas le moindre des mérites de ce collectif que d’offrir des contributions portant sur un échantillon important et relativement représentatif d’auteurs antiques et médiévaux. La première partie est consacrée aux théories antiques et offre les contributions de V. Caston, R. Sorabji, C. Rapp, H. Weidemann, et D. O’Meara sur des aspects des doctrines d’Augustin, d’Aristote et des néoplatoniciens (au premier chef Plotin et Proclus). La second partie porte sur la période médiévale et les études de M. Burnyeat, D. Frede, C. Panaccio, D. Perler, R. Gaskin, J. Biard, E. Karger, R. Pasnau et C. Michon, envisagent plusieurs philosophes des XIIIe et XIVe siècles, de Thomas d’Aquin à Pierre d’Ailly, en passant par Guillaume d’Alnwick, Guillaume d’Ockham, Pierre Auriole, Adam Wodeham, etc. Même si l’exhaustivité n’était pas visée, on ne peut s’empêcher de regretter l’absence de toute contribution sur le XIIe siècle, et en particulier sur Abélard dont l’apport sur la question méritait d’être évalué. Ces études « historiques » sont précédées d’une intervention de P. Simons qui présente une théorie contemporaine de l’intentionnalité, mais dont le statut laisse dubitatif.
Quelle est, en effet, la fonction de cette contribution qui annonce un programme plus normatif que méthodologique, dans la perspective dominante à l’heure actuelle d’une réduction naturaliste de l’intentionnalité ? S’agit-il d’énoncer un programme à l’aune duquel on puisse juger les théories antiques et médiévales ou d’une simple illustration des débats actuels ? D. Perler, dans sa préface, lui attribue le rôle de comparant avec les doctrines antico-médiévales. Mais on peut se demander en quelle mesure il y parvient, puisqu’il semble assez difficile de réduire la richesse des débats médiévaux autant que contemporains à une seule contribution, aussi intéressante qu’elle soit, d’autant que tous les contributeurs, par la suite, se placent d’eux-mêmes dans la perspective d’un débat avec la philosophie contemporaine, chacun d’entre eux faisant allusion aux questions qui lui semblent pertinentes. De fait, il faut le souligner, ces contributions sont exemplaires de la façon dont on devrait pratiquer la philosophie médiévale. Les auteurs ne se contentent pas d’une approche doctrinale et strictement historique du problème de l’intentionnalité, mais s’efforcent de poser une question et de montrer comment tel ou tel philosophe médiéval y a répondu, et ce que nous apporte cette réponse d’un point de vue philosophique. C’est en ce sens, effectivement, que le dialogue entre philosophies médiévale et contemporaine est réellement fécond.
Pourtant, on croit deviner quelle était la fonction essentielle de la contribution de P. Simons, à savoir, donner une unité focale au problème de l’intentionnalité. Et c’est sans doute à ce niveau que se situe la seule réserve que l’on puisse faire à l’égard de cet ouvrage : faute d’une telle unité, et en raison même d’une « polyphonie » revendiquée tant au niveau des traditions doctrinales que des types de questions abordés, il faut reconnaître que, une fois ce livre refermé, une certaine perplexité se fait jour. De fait, l’ouvrage dans son ensemble constitue une contribution brillante et stimulante à la noétique et à la théorie de la connaissance, en abordant de façon très précise telle ou telle question liée aux processus de perception et d’intellection. Cependant, il n’est pas sûr, finalement, que l’on soit plus à même de se faire une idée claire de ce que fut le problème de l’intentionnalité dans l’Antiquité et au Moyen Âge, en supposant qu’un tel problème existât.
Christophe Grellard