Ce livre est l’édition d’une thèse soutenue à Bonn sous la direction du Professeur Ludger Honnefelder. Elle comprend l’édition critique du premier traité du livre I de l’Ethica, qui s’insère dans la troisième partie de l’ouvrage consacrée à la manière albertienne de fonder l’éthique comme discipline scientifique. Une première partie est consacrée à poser le problème. Situant d’abord cette recherche par rapport à l’héritage historiographique du siècle écoulé, elle affronte dans un second temps la question des rapports entre philosophie et théologie. La conception de la théologie comme une science non pas spéculative mais affective, comme une pieuse science pratique selon la formule que j’ai moi-même reprise à Albert, et l’importance de sa réflexion sur l’éthique impose un regard spécifique sur leurs relations. Celles-ci sont envisagées de manière très équilibrée. Pour le dire brièvement, Albert, bien que théologien et donnant donc le primat à la vie théologale et à la béatitude qu’elle promet, conçoit l’autonomie d’une quête de la félicité philosophique à partir des vertus morales et intellectuelles. Est ainsi évité le double écueil historiographique de ne voir en lui que le philosophe ouvrant la voie à l’aristotélisme radical ou à la mystique intellectualiste, ou bien de ne retenir de son enseignement que les positions théologiques annonçant celles de Thomas. Dans un troisième temps de sa première partie problématique, Jörn Müller explique la méthode de son investigation spécifique des principales œuvres éthiques d’Albert, la mise en valeur des paraphrases devant permettre une reconstruction de la philosophie albertienne.
C’est ainsi la seconde partie qui constitue le plat de résistance de cet ouvrage fort copieux. Elle envisage successivement et systématiquement les trois problèmes majeurs de l’éthique médiévale : béatitude, vertus et droit naturel, pour dégager chaque fois la spécificité de la position d’Albert. Nous ne nous arrêterons ici qu’au premier problème. Après avoir envisagé la réception latine du thème aristotélicien de l’eudaimonia, l’auteur souligne fort justement chez Albert (qui n’est sans doute pas un cas isolé ici) son lien avec celui des différents modes de vie. Il rappelle en particulier que ceux-ci ne se limitent pas le plus souvent à deux : vita activa/vita contemplativa, mais que vient le plus souvent interférer un troisième terme qui peut être selon le contexte la vita civilis ou la vita voluptuosa. L’éthique aristotélicienne interfère ici avec l’opposition évangélique lexicalisée entre Marthe et Marie. Et il est remarquable que si la vita contemplativa peut être prise dans les deux sens d’une félicité des philosophes ou d’un otium monastique, la vie active est interprétée en référence au militantisme chrétien (p. 91-92). Jörn Müller montre encore comment, au problème de savoir comment est atteinte la félicité naturelle, c’est la conception albertienne de la causalité qui apporte une réponse. Cette béatitude n’est pas atteinte sans Dieu, car il est la cause première qui meut la causalité seconde à l’œuvre dans la vie conforme aux vertus naturelles. Mais elle n’est pas atteinte par sa grâce, car la causalité à l’œuvre dans l’exercice naturel des vertus morales y suffit. Il y a donc place pour une pluralité de félicités, même du point de vue naturel. Si Albert écarte la vie voluptueuse, la vie civile menée selon la raison, comme la vie contemplative gouvernée par l’intellect peuvent mener à une béatitude. L’auteur montre à propos de cette dernière l’évolution intéressante de la pensée d’Albert du Commentaire de l’Ethique à l’Ethica. Surtout, il tire les conséquences de l’enseignement d’Albert sur la félicité contemplative. Elle exige une réforme de la philosophie elle-même, prenant conscience de sa fin ultime. Mais il parvient aussi à penser l’articulation entre trois formes de contemplation chez Albert : l’une relevant de la philosophie, l’autre de la théologie ou de la mystique en ce monde et enfin la vision béatifique dans l’autre. L’unité de la morale d’un Albert théologien et en même temps pleinement ouvert aux découvertes non seulement scientifiques mais aussi éthiques de son temps devient ainsi pensable.
Inutile de préciser que cette thèse remarquable à la fois par la précision de sa documentation et de son enquête, mais aussi par l’équilibre de ses conclusions, est dotée d’une bibliographie très complète et d’un index nominum fort utile.
Christian Trottmann