Le commentaire moyen d’Averroès sur l’Éthique à Nicomaque (1177) subsiste, mis à part quelques fragments de l’original, dans des versions hébraïque et latine. La première, qui fait l’objet de la présente publication, est due à Juda ben Samuel de Marseille, qui l’a achevée en 1322. Lawrence V. Berman a consacré de nombreuses et excellentes études à la fortuna de l’Éthique à Nicomaque en arabe et en hébreu, ainsi qu’au traducteur Juda ben Samuel de Marseille, et l’édition du commentaire d'Averroès est leur aboutissement. Ces études étaient la suite logique de sa thèse de doctorat, intitulée Ibn Bâjja et Maïmonide, soutenue à l’Université hébraïque de Jérusalem, en 1958, sous la direction de Shlomo Pinès (auquel, d’ailleurs, Berman a dédié le présent volume).
L.V. Berman est décédé en 1988, après avoir remis à l’Académie des sciences d'Israël, chargée de la publication de la partie hébraïque du Corpus Averrois sous les auspices de l'Union académique internationale, un manuscrit de son édition. Il s’est cependant avéré que différentes vérifications, rectifications et modifications étaient nécessaires. Elles furent réalisées par deux chercheurs israéliens : le professeur Shmuel (Steven) Harvey de l’Université de Bar-Ilan et le Dr. Caterina R. Rigo de l’Université hébraïque de Jérusalem. Sans leur dévouement, l’ouvrage n'aurait sans doute jamais vu le jour, et certainement pas sous la forme parfaite qu’il a maintenant. La contribution des deux chercheurs fut considérable. Le fait que leurs noms ne paraissent pas sur la page de titre témoigne de leur modestie et commande le respect.
L’édition du commentaire d'Averroès est précédée d’une introduction détaillée de Berman (p. 19-53, en hébreu), dans laquelle le savant disparu traite d’Averroès en tant que commentateur, du caractère du commentaire sur l'Éthique à Nicomaque et surtout de la traduction hébraïque et du traducteur. Juda ben Samuel a achevé une première version de sa traduction du commentaire d'Averroès en 1321 et s’est aussitôt mis à la réviser, travail achevé en 1322. À cette deuxième édition s’est ajoutée, quarante ans plus tard, une troisième, réalisée par un élève de Samuel, Juda Kohen. Juda estimait que ses connaissances en arabe étaient insuffisantes et cherchait à améliorer sa traduction. Berman a étudié de façon très minutieuse les différentes versions de cette traduction, la comparant avec tous les témoins du texte, en grec, arabe, latin et hébreu (son étude est un modèle du genre) ; il constate que, effectivement, Juda a par endroits mal compris le texte qu’il traduisait.
Le texte hébreu est accompagné d’un apparat critique indiquant les variations, et de notes très riches, dans lesquelles Berman commente le texte, tant d’un point de vue linguistique que du point de vue du contenu doctrinal. Particulièrement utile et instructive est la liste des termes techniques utilisés par Juda et leurs équivalents en grec, arabe et latin. Berman avait l’intention de traduire le commentaire d’Averroès en anglais et d’analyser ses doctrines philosophiques (p. 49), mais il est disparu avant d'avoir pu le faire.
Le volume semble sans faute, tant sur le plan scientifique que sur le plan matériel. Nous félicitons ceux qui ont œuvré à sa publication et formons le vœu que d’autres volumes de la série Averroes hebraicus voient rapidement le jour.
Gad Freudenthal