S’inscrivant dans le cadre d’une « méditation continue sur les noms divins » qui est recherche du principe, le traité Directio speculantis seu de non-aliud (1462) de Nicolas de Cues est un traité important qui porte à un rare degré d’accomplissement les recherches croisées de la théologie négative et de la métaphysique de l’un à « l’automne du Moyen Age » (J. Huizinga). La première traduction française qu’en donne Hervé Pasqua sous le titre Du non-autre (Le guide du penseur) pour le Cerf reprend presque intégralement le texte qu’il avait proposé en 1995 dans les Cahiers du C.E.R.P. (Institut universitaire Saint-Melaine). La version offerte manifeste des qualités de traduction évidentes, sensibles à la lecture vivante et accessible de ce dialogue éminemment spéculatif. Il est donc d’autant plus regrettable qu’à l’occasion de cette nouvelle édition n’aient pas été effectuées les corrections nécessaires du texte latin et des notes de bas de page, et éventuellement encore une révision du guide de lecture de l’œuvre donné en préface. Celle-ci présente bien des indications précieuses sur les circonstances de la redécouverte du traité, de son identification et de sa datation, de même qu’elle met plutôt judicieusement en valeur l’originalité d’une création conceptuelle, le non-autre, qui subvertit à la fois la logique aristotélicienne de la définition et la théologie néoplatonicienne de l’un : Dieu ne s’oppose à rien de ce qu’il crée, et communiquant son être, il est plutôt le fond d’identité permettant à toute créature d’être elle-même et différente du reste ; à ce titre, on peut le nommer non-autre, en ce qu’il s’auto-définit et définit tout (le non-autre n’est pas autre que le non-autre, formule trinitaire et présupposition logico-ontologique permettant à tel être d’être même que lui-même et différent de tel autre). Selon le traducteur, loin que cette présupposition de Dieu à toute chose s’apparente à quelque panthéisme (lié à l’idée d’émanation), attaque contre laquelle le Cardinal de Cues s’est lui-même protégé dans son Apologie de la docte ignorance (1449), elle prend sens dans la distinction entre la première hypothèse (l’Un pur) et la seconde hypothèse (l’Un qui est) du Parménide lu et commenté par Proclus. Dieu, dans une perspective créationniste inspirée de cette distinction, apparaît alors à la fois transcendant et immanent à l’ordre créatural, en retrait et présent à toute chose. Même si ce n’est pas formulé explicitement par M. Pasqua, il s’agit là bien plutôt d’un panenthéisme : toute chose n’est qu’en tant qu’elle est en Dieu et si celui-ci se retirait purement et simplement, elle cesserait d’être. Si on peut faire crédit au traducteur d’avoir su mettre en évidence la référence à Proclus comme clef de l’interprétation, la part prise par le Pseudo-Denys dans l’écriture du traité semble minorée, alors qu’un chapitre entier du texte est consacré à l’exposé de ses thèses et un autre à leur commentaire. Il resterait encore à intégrer l’apport de ce traité si spécifique (en raison de ses jeux ambigus entre la logique et la métaphysique) à une compréhension plus générale du rôle de l’altérité, de la multiplicité et de la contingence dans l’ensemble de l’œuvre de Nicolas de Cues.

David Larre