D’un point de vue chronologique, la philosophie consolatrix a précédé la philosophie ancilla, et celle-là ne se fit point connaître au Moyen Âge, à l’origine du moins, dans ses rapports avec la théologie. Mais ces petits accommodements avec l’histoire ne brouillent en rien la perception de l’objectif, clair et fort bien tenu, de ce recueil, qui est, comme le précise Jean-Luc Solère au cours d’un Avant-propos qui synthétise judicieusement la substance de chaque étude (p. XIII-XIV), « de revenir sur le rôle des théologiens dans la production de la philosophie médiévale » (p. XI), d’ailleurs souvent ramenée à la métaphysique, et dont la diversité des conceptions confine parfois à l’opposition antithétique. Huit contributeurs, et non neuf – Z. Kaluza n’ayant donné aucun texte –, se sont répartis l’ouvrage, aboutissant à une sorte d’équilibre, peut-être voulu par les éditeurs, entre études à thème filé et études centrées sur un auteur, toutes proposées en français. Parmi les premières, on recense celles concernant la manière dont les théologiens, qui ne se sont point voulus philosophes, ont fait de la philosophie (Jean-Luc Solère), les rapports entre la métaphysique et la théologie où alternèrent convergences et ruptures (Olivier Boulnois), ceux entre la question des universaux et la doctrine chrétienne du Dieu un et trine aux XIIe-XIVe siècles (Alfonso Maierù), et ceux entre la métaphysique et la théologie au xive siècle à travers l’étude des accidents eucharistiques (Paul J. J. M. Bakker) – article suivi d’une édition semi-critique de deux fragments de commentaires afférents au problème traité, l’un de Jean Buridan, l’autre de Marsile d’Inghen. Parmi les secondes, on relève celles touchant la façon dont s’articulent, chez Roger Bacon, philosophie et théologie (Christian Trottmann), le divorce entre la métaphysique comme science de l’être et la théologie comme science de Dieu chez Jean Duns Scot (Gérard Sondag), une foi qui, chez Dante Alighieri, se passe de la Révélation et propose un accès à la vie bienheureuse par la voie de la philosophie pratique (Thomas Ricklin), et l’utilisation, par Jean Wyclif, de la virtus sermonis et de la question des universaux dans l’interprétation des Écritures, sur un fond d’unité des sciences (Maarten J. F. M. Hoenen). Malgré une tendance à faire naître le sentiment que le Moyen Âge philosophique n’a commencé qu’avec le XIIe siècle, cet ensemble de contributions illustre très efficacement les deux axes couplés qui le charpentent et l’orientent, à savoir montrer à l’œuvre la production autant que l’utilisation des concepts philosophiques dans l’univers de la théologie, et illustrer la richesse des attitudes intellectuelles des théologiens face à un discours rationnel crispé sur ses seules certitudes, qui rend caduque toute tentative pour obtenir une définition globale de la philosophie saisie en sa médiévalité, sans entamer la fécondité du détour qu’elle doit inspirer.

Alain Galonnier