Depuis quelques années, a été mise en chantier la publication des œuvres philosophiques de Duns Scot à l’Institut franciscain de Saint Bonaventure. Les premiers résultats de cette initiative, donnant accès dans une édition critique fiable à certains textes majeurs, renouvellent l’étude de l’œuvre philosophique de Scot. Tel est le cas avec les commentaires sur l’Isagoge et sur les Catégories (Opera philosophica, I, éd. R. Andrews, G. Etzkorn, † G. Gal, R. Green, T. Noone, R. Wood, Saint Bonaventure, New York, Public. of the Franc. Inst., 1999). Giorgio Pini nous propose ici une excellente étude qui accompagnera avec profit la lecture du commentaire scotiste des Catégories.
En vérité toutefois, l’ouvrage a un objet plus large que son titre ne le laisse entendre. Certes, il ne prétend pas restituer à partir du problème des catégories toute la philosophie, ni même toute la logique de Scot ; mais en comparant ce commentaire avec ceux de nombreux auteurs des générations antérieures, Giogio Pini offre un panorama des affrontements doctrinaux auxquels donne lieu la lecture de ce texte d’Aristote dans la seconde moitié du XIIIe siècle.
L’auteur rappelle que, dès l’Antiquité, on s’est interrogé pour savoir si les catégories étaient plutôt une œuvre de métaphysique ou de logique. Car si, aujourd’hui encore, la question est en débat parmi les inteprètes les plus autorisés, bien des passages des Catégories semblent parler de choses et de genres d’être, plus que d’expressions langagières. Si Plotin inaugure une interprétation ontologique, Alexandre d’Aphrodise fonde la lecture logique des Catégories. Dans l’introduction qui propose une brève mais claire restitution historique de ce problème, Pini montre comment les Latins ont hérité d’une lecture logicienne, par Porphyre et surtout Boèce qui voit dans les catégories des types de mots signifiants, et par Simplicius qui a mis en place une grille de lecture déclinant trois interprétations possibles des catégories : selon les choses, les concepts ou les mots.
Mais l’introduction montre aussi comment la tradition interprétative des catégories s’est modifiée au XIIIe siècle, non seulement du fait de certaines distorsions avec la Métaphysique (par exemple à propos de la substance), mais aussi en raison de la problématique des « intentions », héritée de la philosophie arabe. La logique traite d’intentions secondes. Qu’est-ce à dire ? Des concepts de concepts, comme le suggère déjà Thomas d’Aquin, et comme on le répétera au XIVe siècle ? ou des représentations de choses en tant qu’elles sont reliées à d’autres choses, selon une voie qu’explorent Simon de Faversham ou Raoul le Breton ? Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, le problème des catégories est ainsi fortement déterminé par celui de la nature et du statut des intentions, et notamment des secondes intentions.
Le livre de Giogio Pini étudie donc les transformations conjointes de ces deux problèmes, celui des catégories et celui des intentions, sans prétendre restituer des filiations réelles, mais en analysant les positions les plus significatives. Le chapitre premier explore le lien des catégories et de la logique au XIIIe siècle. En commençant par Robert Kilwardby et Albert le Grand, il évoque Thomas Sutton, mais traite aussi de l’émergence du thème des intentions secondes et présente la position standard qui en résulte dans les années 1280-1340 chez Pierre d’Auverge, Guillaume Arnauld, Raoul le Breton. Le deuxième chapitre est centré sur Thomas d’Aquin. Giogio Pini ne prétend pas qu’il y ait eu une influence réelle de Thomas sur Scot, mais il note certaines proximités concernant la conception de l’intention. Le troisième chapitre examine quelques-unes des doctrines pour lesquelles les intentions secondes sont des représentations de propriétés réelles et non de modes d’intellection. Il étudie dans cette perspective Henri de Gand, Simon de Faversham et Raoul le Breton. Le chapitre suivant propose une étude de l’intention seconde chez Scot. Le thème est décisif pour la conception de la logique en général et particulièrement des catégories. C’est le chapitre clé de l’ouvrage. Scot considère bien que les intentions secondes se fondent sur les propriétés des choses en tant qu’elles sont connues, mais c’est précisément là ce qu’il appelle concept. C’est l’intellect qui est la cause principale de l’intention, la chose en étant l’occasion. Pour Scot, à la différence de Raoul le Breton, l’intention est toujours une entité mentale. Mais elle peut être considérée concrètement, c’est-à-dire comme attribuée aux choses, ou abstaitement, c’est-à-dire en elle-même.
A partir de là, l’auteur revient sur le statut des catégories. Pour Scot, la notion de catégorie est équivoque. Il ne nie pas que les catégories puissent être considérées comme modes d’être. Mais, et c’est là le point décisif, les Catégories sont une œuvre de logique. Or la logique ne traite que d’intentions secondes. Les catégories sont alors les concepts univoques les plus universels par lesquels l’intellect comprend les essences. Ce qui est décisif, et que Pini souligne, c’est la volonté de séparer les démarches et de respecter la spécificité de la logique. Il n’y a pas de parallélisme entre intentions et essences. On ne peut pas inférer de la logique à la métaphysique – ni s’appuyer sur la métaphysique pour la logique. C’est ce que confirme le chapitre VI qui commente dans ses grandes lignes la lecture scotiste des Catégories d’Aristote.
De cette lecture ressort l’image d’un Scot soucieux de promouvoir une autonomie du traitement logique. On pourrait se demander (ce que ne fait pas l’auteur) si Scot sur ce point aussi ne prépare par le terrain à Guillaume d’Ockham : la promotion de la logique au rôle d’instrument propédeutique et critique de toute science réelle suppose que l’on ait opéré une dissociation prélable entre le logique et le réel. En revanche, Giorgio Pini note à la fin comment cela conduit Scot non seulement à ne pas traiter quelques questions traditionnelles (comme celle de savoir si Dieu relève des catégories, ou celle de la complétude des catégories, problème laissé à la métaphysique), mais encore à laisser subsister certaines distorsions entre son traitement logique et ce qu’il professe par ailleurs, par exemple à propos de la réalité des relations. La logique ne peut sans doute pas se passer entièrement de métaphysique.
Joël Biard