Joke Spruyt nous livre l’édition d’un long recueil du xiiie siècle appartenant au genre des sophistaria. A la suite de L. M. De Rijk, elle distingue trois grandes sortes de textes parmi tous ceux, nombreux, qui aux XIIe et XIIIe siècles traitent des ambiguïtés sémantiques fondées sur l’usage de syncatégorèmes, c’est-à-dire de termes qui n’ont pas de signification propre et déterminée par eux-mêmes mais en acquièrent une par leur usage contextuel, ou modifient la signification des autres termes de la proposition où ils se trouvent. La première sorte est constituée de traités sur les Syncategoremata, à proprement parler : ils discutent principalement de la signification des syncatégorèmes (signification variable selon leurs usages et contextes), ils donnent les règles grammaticales et logiques de leur usage, et des exemples de sophismes où ils interviennent. La deuxième est représentée par les nombreuses collections de Sophismata – de propositions trompeuses, contenant des facteurs d’ambiguïté –, qui sont analysés et résolus pour eux-mêmes (vrais en un certain sens, faux en d’autres), mais qui peuvent être parfois classés selon les termes syncatégorématiques qui s’y trouvent. La troisième espèce est celle des Sophistaria, qui recoupe le genre des Distinctiones : elle examine les distinctions qu’il est usuel ou requis de faire lorsque l’on utilise tel ou tel terme syncatégorématique, traite dans ce cadre des sophismes, mais utilise aussi ces distinctions pour résoudre toutes sortes de problèmes liés à l’usage des termes syncatégorématiques. Tous ces textes ont leur origine dans la logique du XIIe siècle, où l’on commence à étudier systématiquement les ambiguïtés sémantiques de certains mots ou de certaines phrases, et où on les résout par des distinctions.

Dans son introduction, d’une soixantaine de pages, Joke Spruyt explique qu’elle propose d’attribuer ce texte à un certain Matthieu d’Orléans en raison d’une indication sur l’un des manuscrits. Mais elle reconnaît que l’on ne sait pas identifier plus précisément de qui il s’agit. Elle suit les conclusions de H. A. G. Braakhuis qui avait situé le texte dans les années 20 ou 30 du XIIIe siècle, et elle souligne les liens avec le milieu des logiciens de la faculté des arts de Paris.

Le texte lui-même (près de 450 pages d’édition critique) comprend huit chapitres, organisés selon les termes syncatégorématiques concernés. Le premier présente les distinctions et les problèmes liés à l’usage de la négation. Le deuxième, les mots exclusifs (par exemple tantum). Le troisième, les mots exceptifs (d’abord preter, ensuite nisi). Le quatrième, le mot si. Le cinquième, les adverbes modaux necessario et contingenter. Le sixième, les verbes incipit et desinit. Le septième considère assez brièvement le mot interrogatif an. Le huitième et dernier étudie les signes distributifs et notamment omnis. Toutes ces analyses sont centrées sur la nécessité de distinctions. La signification des termes syncatégorématiques n’est pas exposée pour elle-même au début, mais c’est à l’occasion de la résolution de sophismes qu’est précisée la signification du terme et les distinctions qu’il faut faire à son sujet. Dans son introduction, Joke Spruyt avait indiqué de nombreux points de comparaison avec d’autres maîtres parisiens, tels que Pierre d’Espagne ou Nicolas de Paris. Au cours de ces discussions, prennent parfois place des développements substantiels sur des problèmes logiques et sémantiques, tels que les modalités (surtout à propos de necessario), sur les valeurs de vérité de propositions au passé ou au futur, sur la règle « ex impossibili sequitur quodlibet ».

Cette édition est suivie d’un long index verborum et rerum notabilium (35 pages), d’un index nominum, d’un index locorum (passages cités) et d’un index sophismatum. L’ensemble constitue un bel instrument de travail, et un exemple représentatif de ces exercices logiques de la première moitié du XIIIe siècle.

Joël Biard