Infatigable traducteur du chef d’œuvre logique de Guillaume d’Ockham, cette fois-ci épaulé par Christophe Grellard et Kim Sang Ong-Van-Cung, Joël Biard nous livre ici une traduction de la « Prima-Tertiae » du Venerabilis Inceptor, faisant suite aux volumes I (1988, 2e éd., 1993) et II (1996) publiés chez le même éditeur. Il s’agit de la première moitié du troisième tractatus qui comprend la théorie des syllogismes et de la démonstration. En l’absence d’une Expositio super libros Analyticorum, c’est donc ici qu’il faut chercher toutes les prises de position de Guillaume d’Ockham sur ce texte fondamental pour toute la tradition médiévale que sont les Analytiques d’Aristote. La traduction, comme dans les volumes précédents, allie les vertus d’exactitude et de sobriété, résistant à la surcharge sémantique tout comme au littéralisme courants dans les traductions philosophiques médiévales de ces dernières années. Le texte latin est toujours donné en regard (avec la pagination de l’édition critique du Franciscan Institute de Saint Bonaventure, N.Y., ce qui permet de s’y repérer facilement), une pratique malheureusement toujours considérée comme un luxe par trop d’éditeurs en France. Dans son introduction, Joël Biard rappelle les spécificités de ce texte, comme la présence des exemples théologiques qui remplacent ceux de la tradition classique, en le comparant brièvement aux œuvres de ses contemporains et prédécesseurs (Burley, Bacon, Sherwood). Le texte n’a souvent d’aristotélicien que le langage, et constitue à ce titre un exemple remarquable des avancées théoriques du Moyen Âge, par exemple par sa réflexion approfondie sur les syllogismes dont les prémisses sont singulières ou contingentes (pourtant exclus du domaine strict de la science d’après Aristote, alors que la « science » chrétienne est obligée de les considérer, l’essentiel de l’enseignement biblique étant fait d’événements contingents). On y trouvera la traduction de certains passages fondamentaux pour la tradition ultérieure et la philosophie médiévale en général, comme la définition du savoir ou de la science dans la partie consacrée au syllogisme démonstratif (III-2, c. 1, p. 158-160 : « en combien de sens dit-on “savoir” ? »), définitions que l’on retrouvera fréquemment reprises sous différentes formes chez de nombreux auteurs nourris par la tradition terministe, comme Jean Buridan, Pierre Tartaret ou Jean Mair et souvent assez difficiles d’accès. Le texte d’Ockham est également un témoin privilégié du passage du vocabulaire aristotélicien médiéval de la demonstratio propter quid et demonstratio quia à celui de la démonstration a priori et a posteriori (voir III-2, c. 17, p. 186), utilisé de Descartes à Kant, ce qui permettra de rectifier certaines histoires. On y trouvera enfin des textes importants pour l’histoire de la théorie de la définition. Le seul regret est que l’ouvrage n’offre pas une bibliographie plus étendue sur les nombreuses recherches ockhamistes récentes et sur la théorie médiévale de la science en général, se contentant de mentionner quelques titres et de renvoyer aux volumes précédents. L’annotation aurait parfois pu être un peu plus étendue : l’origine de certains exemples d’Ockham auraient pu être mieux signalée au lecteur (par exemple les exemples d’origine augustinienne pour expliquer le savoir de faits contingents, ce qui était courant dans la tradition franciscaine). Il aurait aussi été possible d’établir les lieux parallèles dans le commentaire des Sentences, où les outils logiques sont confrontés à la théologie, puisque, comme l’écrit Joël Biard en introduction, « la première préoccupation d’Ockham reste la théologie » (p. II). En dépit de son apparente spécificité, cet ouvrage intéressera des publics très variés : étudiants non latinistes, historiens de la philosophie, mais aussi tous les spécialistes contemporains de logique, de philosophie analytique ou de philosophie du langage qui souhaiteraient prendre au sérieux l’histoire de leur discipline. Si la question de la liste des figures du syllogisme ne retiendra peut-être pas leur attention, ils y trouveront en revanche des exposés riches sur la théorie des inférences, les modalités et l’extension potentielle de la liste aristotélicienne classique (possible, contingent, nécessaire, impossible), pour y inclure des notions comme le par soi ou encore des modalités épistémiques telles que le connaissable, le croyable, etc., qui deviennent des opérateurs prédicables de propositions et non de simples modalisations adverbiales.

Jacob Schmutz