Les deux textes réunis ont pour objet la vie solitaire, en particulier celle des Chartreux. Ils présentent ainsi une unité thématique au cœur de l’œuvre très riche de Denys le Chartreux, comprenant plus de quarante volumes dans l’édition de Tournay, consacrés aussi bien aux commentaires de l’Écriture, des Pères ou des maîtres : Cassien, Boèce, Pierre Lombard ou Thomas par exemple, qu’à des traités plus personnels comme ceux consacrés à la méditation, à la contemplation, aux fins dernières… La réunion de leurs traductions en un seul volume fait ainsi sens, même s’ils représentent des moments différents de la réflexion du Chartreux sur le genre de vie qu’il a choisi. Le premier traité, rédigé à la demande d’un frère vers 1440, alors que Denys mène la vie solitaire en chartreuse depuis près de quinze ans, pourrait être comparé à une somme théorique et pratique sur la vie érémitique. Le second, rédigé près de vingt ans plus tard, serait plutôt comme un compendium simplifié et épuré dont le but est plus ouvertement apologétique. La Vie et la Fin du solitaire se compose de deux livres, le premier plus pratique indique quels devront être le régime, le sommeil, mais aussi les exercices du solitaire sans perdre toutefois de vue leur fin qui n’est autre que la contemplation. C’est à elle qu’est consacré le second livre. Comme le premier livre du premier traité, l’Éloge de la vie en solitude se présente aussi d’abord comme une série de conseils et d’exhortation aux ermites. Pourtant, il comporte aussi de très belles pages sur la vie contemplative. L’introduction de Michel Lemoine, très utile pour éclairer le contexte historique et doctrinal, après avoir mis en relation les deux traités, conclut à propos du premier : « un livre utile pour tous les Chrétiens ». De fait le bénéfice ne s’en limite pas aux seuls ermites. Les conseils spirituels concernant tant les mœurs que la vie spirituelle et la garde du cœur valent aussi pour des laïcs. Mais l’intérêt du livre concerne aussi bien tous ceux qui recherchent la vérité et la perfection de l’homme. On y trouve par exemple un vibrant éloge de la science : « La science est beauté et perfection de l’intelligence. Or la science s’obtient par l’étude. Ainsi donc, si je conclus bien, par l’acquisition de la science, nous sommes comme des anges et cessons d’être bestiaux. La science est donc très digne d’amour » (p. 61). C’est que pour Denys, qui avant d’entrer en chartreuse a accompli un cursus universitaire complet, la perfection de l’homme est d’abord intellectuelle : « la félicité de l’esprit créé, c’est l’union avec la vérité incréée. Cette union est effectuée par l’intellect et achevée par l’affection. » (p. 104). S’il la place au terme de la triple voie dionysienne, le Chartreux qui reconnaît la difficulté de l’étude pour le commun des mortels n’en souligne pas moins qu’elle est mêlée de joies contemplatives pour le philosophe comme pour le théologien : « La philosophie, selon Aristote et la théologie, selon le théologien Denys, possèdent un mélange de plaisirs admirables et sans mélange » (p. 61). Le théologien érudit qui se souvient d’avoir lu dans le Livre des causes que la cause première crée les sciences, se fait même dans son ordre défenseur de la philosophie : « Il faut donc blâmer tout à fait ceux qui s’en prennent avec si peu de discernement à l’étude de la philosophie, alors qu’elle a été jusqu’à présent un objet de prédilection pour les plus grands saints » (p. 62). Un livre donc désormais disponible dans une bonne traduction française, à lire non seulement par tous les chrétiens, et non par les seuls ermites, mais encore par tous ceux qui sont en quête de science et de perfection intellectuelle.

Christian Trottmann