Cet ouvrage de Rolf Darge, actuellement professeur de philosophie à la Faculté de théologie catholique de l’Université de Salzbourg (Autriche), constitue la plus importante contribution aux études de métaphysique suarezienne depuis 1990, année qui avait vu paraître Suárez et le système de la métaphysique (Paris, PUF) de Jean-François Courtine ainsi que la grande fresque de Duns Scot à Kant par Ludger Honnefelder, Scientia transcendens (Hambourg, Meiner). Issu d’une thèse d’habilitation soutenue sous la direction de Jan Aertsen à l’Université de Cologne en 2002, il aborde l’immense édifice des Disputationes metaphysicae à partir du problème des transcendantaux. Cela donne une approche différente des travaux précédents, généralement centrés autour de la question de l’objet de la métaphysique. Cela permet également à Rolf Darge de proposer chaque fois de longs excursus vers la tradition médiévale, en écho aux travaux de son maître Jan Aertsen. L’ouvrage se divise en huit chapitres : un premier chapitre revient sur les controverses historiographiques principalement alimentées par le néo-thomisme au sujet de la question de l’ens inquantum ens comme sujet de la métaphysique. Les trois chapitres suivants portent sur la structure de cette « philosophie transcendantale des Anciens », comme l’appelait Kant : l’origine de la notion de scientia transcendens chez Duns Scot, l’évolution de la terminologie (le passage, non trivial, de transcendens à transcendentalis) et la constitution de la liste des transcendantaux (leur nombre, leur ordre, la priorité de l’un et du vrai par rapport au bien ; la place du « quelque chose »). Les trois chapitres suivants sont des petites monographies sur l’un (chapitre 5), le vrai (chapitre 6) et le bien (chapitre 7). L’ouvrage est d’une rigueur toute germanique et témoigne d’une très bonne connaissance des Disputationes ainsi que de l’immense littérature secondaire, dont il fait régulièrement la discussion critique (omettant seulement l’excellent classique de Pietro Di Vona de 1968). Sa méthode est résolument systématique : Rolf Darge compare Suárez aux grands auteurs de la tradition comme Thomas d’Aquin et Jean Duns Scot, et on n’y trouvera donc aucune mise en contexte de ses doctrines à la lumière de ses contemporains ou prédécesseurs immédiats, pour lesquels la question des transcendantaux était également fondamentale (notamment Juan de Montemayor, Luis de Molina, Gabriel Vázquez, Francisco Zumel, etc.). Assurément, Thomas d’Aquin semble à première vue un partenaire de discussion philosophique plus noble que tel ou tel obscur scolastique espagnol : mais comment l’auteur peut-il alors affirmer que Suárez « intègre dans sa synthèse un certain nombre de nouvelles pièces théoriques qui répondent aux questions actuelles de la discussion sur la science transcendantale » (p. 397) ? Le lecteur français sera particulièrement intéressé par la manière dont l’auteur tente assez systématiquement de battre en brèche le schéma historiographique défendu par Jean-François Courtine et par Olivier Boulnois (Être et représentation, Paris, PUF, 1999), selon lesquels la métaphysique de Suárez serait devenue une « onto-logique », qui transforme l’étant en pur représentable ou pensable, indépendamment de son rapport à l’existence (p. 17-18, 388-389 pour un résumé des critiques). Sur certains points précis, l’ouvrage de Rolf Darge corrige effectivement plusieurs interprétations antérieures, mettant en garde contre des raccourcis trop rapides entre Scot et Suárez (voir notamment des pages pertinentes sur la fameuse formule ens est hoc cui non repugnat esse, p. 166-167). Il précise également que la métaphysique suarezienne n’a jamais perdu de vue la question de l’existence, en refusant justement de prendre en compte des concepts « transcendant » la distinction entre être réel et être de raison (pensable, possible logique). Cela le mène finalement à affirmer que le programme de l’explication de l’être des Disputationes metaphysicae « renoue avec une tradition plus ancienne, pré-scotiste, de la science transcendantale. Suárez ne cherche pas à poursuivre la scientia transcendens, mais à en formuler une alternative, qui renoue avec la tradition médiatisée par Thomas de la science transcendantale » (p. 393), tout en affirmant par ailleurs la continuité avec la démarche qualifiée de « quidditative-réaliste » de Duns Scot. L’auteur conclut d’ailleurs de manière très hégélienne en affirmant que la doctrine suarezienne s’intègre de même droit dans la tradition scotiste et thomiste (p. 405).

Jacob Schmutz