Ce répertoire des questions sur le livre III de la Physique d’Aristote contenues dans un certain nombre de commentaires anglais est à replacer dans toute une série de publications sur la physique à Oxford au xiiie siècle. Il fait suite, en effet, ainsi que le rappelle l’auteur dans la « Préface », à une série d’articles préliminaires publiés dans la revue Documenti e studi sulla tradizione filosofica medievale (en 1991, 1993, 1996 et 1998), et surtout au livre publié par le même auteur sous le titre Oxford Physics in the Thirteenth Century (ca. 1250-1270). Motion, Infinity, Place and Time (Brill, Leiden-Boston-Köln, 2000). Ce dernier ouvrage étudiait de façon approfondie les problèmes doctrinaux soulevés dans la série de commentaires ici répertoriés. En outre, cette publication sera suivie d’un autre volume contenant les questions sur le livre IV, ainsi que d’un CD-Rom contenant la transcription intégrale de ces commentaires. Ce volume n’est donc qu’un maillon dans une suite de publications, qui sont elles-mêmes l’aboutissement d’un programme de recherches sur la physique anglaise coordonné par le Professeur Francesco del Punta, de la Scuola normale superiore de Pise, et réalisé par Cecilia Trifogli et Silvia Donati.
Le présent volume offre donc un répertoire de deux cent soixante-dix huit questions sur le livre III de la Physique. Elles portent toutes sur le mouvement et sur l’infini. Ces questions sont contenues dans un ensemble de huit commentaires inédits, très probablement originaires d’Oxford, dans les années 1250-1270. L’un de ces textes est attribué à Guillaume de Clifford, un autre à Galfridus d’Apsall, les six autres sont anonymes.
Il s’agit là, pour l’essentiel d’un travail documentaire, destiné à faire connaître l’existence et le contenu de ces manuscrits inédits, témoins de la philosophie naturelle à Oxford dans le troisième quart du XIIIe siècle. Pour chacun de ces manuscrits, nous avons une présentation synthétique des questions (dont le nombre varie entre vingt-trois et quarante et un), suivie d’un tableau comparatif, donnant pour chaque question, dans l’ordre, les questions équivalentes (lorsqu’elles existent) dans les autres manuscrits. Ensuite vient une analyse structurelle détaillée de chaque question qui dégage le noyau conceptuel des arguments, objections et réponses. Chacune de ces étapes est présentée en un paragraphe et accompagnée d’un « apparat des passages parallèles » dans les autres commentaires. L’ensemble donne ainsi une idée très précise du contenu de ces textes, Il constitue un excellent instrument de travail pour recenser et comparer divers textes sur des questions clés de la physique.
On n’oubliera pas toutefois que Cecilia Trifogli a aussi produit une analyse conceptuelle approfondie de ces problèmes dans son ouvrage publié en l’an 2000. Ici, une longue introduction résume les enjeux théoriques. Elle est destinée à montrer l’unité doctrinale de ces commentaires, unité qui se retrouve, à quelques variantes près, dans les arguments, les problèmes discutés, les opinions citées. Le nombre de reprises littérales montre, souligne l’auteur, que ces maîtres ne cherchent pas l’originalité. Ils sont en revanche représentatifs d’un milieu doctrinal. Mais cette introduction nous permet aussi de repérer certaines questions philosophiquement intéressantes sur le mouvement ou sur l’infini. On peut mentionner la réflexion catégoriale sur le mouvement (qui se demande non seulement dans quelle catégorie est tel mouvement, mais aussi quel type d’étant est le mouvement) ; la plupart de ces commentaires soutiennent que le mouvement diffère essentiellement de sa forme finale, et doivent donc lui attribuer une forme d’être propre. Le mouvement est un ens successivum qui se distingue de la forme produite à la fin du processus. De même on voit parfois apparaître des arguments relevant de l’analyse linguistique dans le traitement des problèmes. La question de l’indivisible de mouvement est en réalité traitée dans la perspective, promise à une longue postérité, du premier ou du dernier instant du changement. En ce qui concerne l’infini, on voit les auteurs distinguer, de façon originale, plusieurs signifiés du terme « infini », par exemple une signifié primaire ou formel selon lequel l’infini est un ens negativum et un signifié secondaire ou matériel, étant positif qui est le sujet d’une telle privation. S’ils s’engagent peu dans les considérations sur le continu qui seront à l’honneur à Oxford un demi-siècle plus tard, certains admettent des minima naturalia, qu’on retrouvera chez Duns Scot puis dans la tradition physique du Moyen Âge tardif. Surtout, on les voit s’engager déjà dans la comparaison de quantités infinies, dans le domaine arithmétique ou géométrique, mais en dissociant cette question de celle de l’existence de l’infini (y compris de celle de l’éternité du monde). Ce ne sont là que des exemples, qui montrent que ces commentaires sont riches de contenus doctrinaux, si bien que l’on attend avec intérêt la suite annoncée des publications.
Joël Biard