La thèse de Tobias Hoffmann, désormais professeur à la Catholic University of America (Washington, D.C.), présentée en 1999 à l’Université de Fribourg (Suisse) sous la direction de Ruedi Imbach, constitue une remarquable synthèse d’une des questions les plus difficiles de la pensée de Jean Duns Scot : la question de l’objet de la connaissance, en l’occurrence les créatures comme idées divines (d’où le titre de l’ouvrage), dont la modalité fondamentale est le possible (l’imaginable, le concevable) plutôt que l’existence. Cette question est au croisement de la métaphysique (la nouvelle formulation de l’objet de la métaphysique comme ens inquantum ens, incluant le possible au-delà de l’existant mais excluant l’impossible) et de la théologie (le possible comme ce que Dieu peut se représenter comme « créable »). Cette question a déjà été traitée par un grand nombre de médiévistes importants, et la qualité de la thèse de Tobias Hoffmann vient en grande partie du fait qu’il ait pu profiter des indications mais aussi des erreurs ou des excès de ses prédécesseurs, parmi lesquels on peut souligner tout particulièrement les contributions d’Allan B. Wolter (dès 1950), Hans-Joachim Werner (1974), Simo Knuuttila (depuis 1981), Theo Kobusch (1988), Ludger Honnefelder (1989, 1990), Maarten Hoenen (1993), Olivier Boulnois (1994, 1999) et d’autres encore. C’est dire que la liste et longue, et que l’ouvrage est moins original qu’il n’est en fait fondamentalement correct. La question qui a animé toutes ces recherches était de voir en quoi Duns Scot serait en quelque sorte coupable d’une forme de « sécularisation » de la pensée et de la représentation divine : les choses sont-elles justes ou vraies parce que Dieu les veut ou pense comme telles (position augustinienne ou anselmienne classique), ou au contraire les choses sont-elles justes et vraies en elles-mêmes, et Dieu ne fait-il que les appréhender comme telles ? Cette deuxième position a souvent été imputée à Duns Scot, pour lequel Dieu deviendrait une sorte de sujet transcendantal, certes omniscient, mais soumis aux mêmes règles d’intelligibilité que les créatures (thèse défendue notamment par Simo Knuuttila, puis par Olivier Boulnois dans ses premières études, et critiquée pour cela par toute l’historiographie néothomiste). Face à cela, Tobias Hoffmann renverse clairement la tendance, en montrant à quel point le prétendu essentialisme (c’est-à-dire la soumission du savoir divin à un règne d’essences pré-constituées) de Duns Scot reste en fait tempéré par des soucis fondamentalement théologiques – ce qui permet de comprendre pourquoi c’est précisément au nom d’Augustin que Scot a critiqué Thomas. Tobias Hoffmann maîtrise admirablement les textes (on appréciera l’index locorum), les enrichit à travers une transcription de la Reportatio I A, dist. 43, q. 1 (p. 313-319, d’après les manuscrits Oxford Merton 59 et Vienne ÖNB cod. lat. 1453). Il fait preuve d’un grand effort didactique pour expliquer le vocabulaire souvent très technique de Duns Scot, et l’origine de certaines positions chez ses prédécesseurs. Il montre toutefois qu’une lecture « essentialiste » de son œuvre était possible dans la deuxième partie de son travail, consacrée à François de Meyronnes (p. 215-262) et au débat entre deux scotistes exemplaires du XVIIe siècle, le princeps scotistarum Bartolomeo Mastri da Meldola et le « rénégat » John Punch (Poncius) (p. 263-304). Sur ces auteurs également, l’ouvrage n’apporte également rien de fondamentalement nouveau, mais sa qualité réside une fois de plus dans sa lecture attentive et très suivie de textes souvent difficiles d’accès : il montre bien comment ce sont les difficultés irrésolues de la doctrine de Duns Scot qui ont permis de l’interpréter de diverses manière, à la fin du Moyen Âge tout comme dans l’historiographie médiévistique du XXe siècle. Par sa clarté, sa bonne bibliographie et ses index très complets, cet ouvrage constitue donc un précieux outil pour la compréhension de la métaphysique scotiste.

Jacob Schmutz