Grâce à des travaux comme ceux de Kuksewicz, Imbach et Libera, le temps du mythe historiographique d’un averroïsme latin tel qu’il avait été conçu par F. Van Steenberghen et E. Gilson est complètement révolu. Il nous manquait cependant une étude qui permettrait d’expliquer exactement la place d’Averroès dans la pensée de celui qui a longtemps passé pour le principal tenant de l’averroïsme latin, voire qui a inauguré cette d’école. Voilà ce que nous propose maintenant Jean-Baptiste Brenet dans un ouvrage fort bien réussi qui porte sur les écrits noétiques de Jean de Jandun et dont l’axe est la notion de sujet.
L’auteur suit de près ce qu’il appelle « le transfert du texte d’Averroès dans celui de Jean de Jandun » pour montrer que, même si la philosophie de Jean est marquée par le rapport textuel à l’œuvre du Commentateur, le texte n’est jamais simplement cité. Il est emprunté, modifié, retravaillé de sorte que les énoncés, une fois transférés, changent de sens car ils sont placés dans un contexte fortement marqué par les disputes parisiennes et par la prise de position de Jean, qui semble vouloir trouver chez Averroès la solution de ces disputes. Le livre est divisé en trois chapitres qui se consacrent respectivement à trois questions directrices.
Le premier chapitre se demande sous quel rapport l’intellect est la forme du corps. La position célèbre d’Averroès, selon laquelle l’intellect est unique et séparé des hommes, n’est pas celle de Jean pour qui les hommes sont pensants et l’intellect non séparé d’eux. L’auteur explique cet écart en montrant que Jean hérite, dans un premier temps, du débat entre Thomas d’Aquin et Siger de Brabant sur l’intellect comme forme du corps pour, dans un second temps, chercher chez Averroès la bonne théorie. À ce moment, c’est surtout Alexandre d’Aphrodise qui est visé puisqu’il soutient, selon Jean, que l’intellect est la forme substantielle du corps humain. L’auteur explore alors les glissements conceptuels qui ont permis à Jean de Jandun de trouver dans la théorie d’Averroès sur les sphères célestes le modèle pour expliquer le rapport de l’intellect au corps humain, même si, à la fin, le résultat est à nouveau éloigné de ce qu’enseignait le Cordouan.
Le deuxième chapitre aborde la production de l’universel et le rôle de l’individu dans ce processus, la question décisive étant alors : qu’opère une image ? Encore une fois, l’auteur montre que la réponse fournie par Jean de Jandun ne peut pas être la même que celle d’Averroès. Le point de départ semble bien le même : l’intellect humain ne pense pas sans les phantasmes. Toutefois, chez Jean, l’image n’est plus l’intention existant dans la faculté imaginative dont parlait le Grand commentaire du De anima, elle semble même être produite sans l’intellect agent. Il devient donc impossible de souscrire à la thèse d’Averroès de la nécessaire jonction aux intentiones intellectae en tant que condition pour que l’individu participe à la pensée. Dans la suite, c’est un Albert le Grand qui va servir à Jean d’inspiration pour analyser les facultés du sens interne et on verra la doctrine avicennienne des intentiones se glisser dans un contexte qui n’est plus rushdien (pour reprendre ici l’adjectif employé par l’auteur).
La troisième partie se pose la question de l’origine de la pensée et examine le problème de sa production, celui de son attribution et celui de sa perfection dernière. Le lecteur s’attendait déjà à une conception différente de celle d’Averroès et Jean-Baptiste Brenet nous invite à chercher une interprétation de l’acte de pensée qui est, au moins en partie, structurellement proche de celle de Duns Scot. Quant à l’attribution de la pensée, non seulement Jean de Jandun ne suit pas Averroès, mais il critique aussi deux thèses prétendument « averroïstes ». La première, déjà critiquée par Thomas d’Aquin, affirme que l’homme pense parce qu’il est le support d’images qui causent les espèces intelligibles. La seconde est liée à Gilles de Rome. Celui-ci critiquait Averroès pour qui l’homme pense dans la mesure où l’espèce intelligible a deux sujets, l’intellect possible et l’image individuelle. Pour finir, l’auteur examine les théories de la jonction des êtres séparés à Dieu et de la félicité. Le résultat est alors une étude minutieuse qui porte un nouveau regard sur la noétique de Jean de Jandun.
Alfredo Storck