Ce petit livre de Joseph Canning, court mais dense et clair, aux vertus pédagogiques indéniables, entend présenter, dans une double perspective thématique et historique, le développement des idées politiques entre la fin de l’Antiquité et le début de l’époque moderne. Par « idées politiques », l’auteur entend, au sens large, l’ensemble des réflexions sur la nature, l’organisation, le gouvernement et les fins de la société. Cette conception inclusive de l’idée de politique conduit à multiplier les sources médiévales, qu’il faut aller chercher tant chez les juristes que chez les philosophes et les théologiens ou les polémistes. Ainsi, l’auteur insiste sur le fait qu’au Moyen Âge il n’y a pas de théoriciens du politique comme tels, mais que ceux qui s’occupent de ces questions le font en sus d’autres préoccupations. Dès lors, la seconde idée motrice de ce livre est que les théories politiques ne peuvent pas être comprises en dehors du contexte historique dans lequel elles voient le jour. L’enjeu de ces théories n’est pas de penser de façon atemporelle l’organisation de la communauté, mais bien de répondre à des problèmes précis et historiquement déterminés.

La première partie (p. 1-58) envisage les conséquences historiques et théoriques de l’effondrement de l’empire romain entre le IVe et le VIIe siècles. Il s’agit à la fois d’exposer l’héritage romain et les conditions de sa transformation médiévale. Ainsi, une large part est faite à la présentation du corpus iuris civilis, c’est-à-dire à la codification justinienne du droit romain qui fournira la substance des réflexions juridiques médiévales. De façon claire et précise, l’auteur rappelle quels sont les principaux passages de ce corpus qui seront utilisés au Moyen Âge, indiquant chaque fois comment il sera compris et quelle était l’intention initiale des juristes romains. De fait, l’un des éléments essentiels dans l’appropriation médiévale consiste dans la décontextualisation des matériaux hérités de l’Antiquité. Cet héritage juridique est contrebalancé par l’avènement de monarchies régionales, liées aux différents royaumes barbares et à la papauté elle-même qui, à partir de Léon Ier, s’affirme comme un pouvoir politique. Enfin, le dernier legs de l’Antiquité se trouve dans ce qu’il est convenu d’appeler l’augustinisme politique et qui introduit une conception pessimiste du gouvernement et de la loi, dans la mesure où la justice est renvoyée hors de ce monde et la coercition présentée comme un mal nécessaire. Ainsi, ce qui marque le rapport des penseurs médiévaux à cet héritage antique, qu’il soit juridique ou patristique, c’est un usage sélectif, souvent hors contexte, d’éléments qui sont choisis et détournés en vue de fonder l’idée de monarchie théocratique.

La deuxième partie (p. 59-110) s’intéresse aux développements des théories politiques du haut Moyen Âge (vers 750 et jusqu’à 1050 environ, ce qui correspond à peu près au règne de la dynastie carolingienne). Principalement centré sur l’évolution de l’empire depuis Charlemagne jusqu’au Saint empire romain-germanique, ce chapitre met au jour la consolidation de certains éléments clés des théories politiques ultérieures, la monarchie théocratique, le consensus fidelium et l’apparition d’éléments « transpersonnels » dans la définition du pouvoir politique, prémices des réflexions sur la notion abstraite d’État. On peut cependant regretter que, dans ce chapitre, l’auteur ait sous-employé les sources théoriques de cette période, et en particulier celles d’Alcuin et de Jonas d’Orléans.

Les deux premières parties avaient pour fonction, plus ou moins implicites, de présenter les conditions de possibilité de l’apparition d’un langage politique proprement médiéval. La troisième partie (p. 111-182) joue véritablement un rôle pivot en exposant les développements propres à ce que l’on pourrait appeler la période classique de la philosophie politique médiévale. La conjonction de plusieurs faits, économiques, culturels (redécouverte de l’Antiquité) et politiques (avènement des monarchies territoriales), contribue à modifier profondément le contexte de production des idées politiques. La présentation de ces bouleversements est organisée autour de deux rubriques principales. D’une part, une large place est faite, à juste titre, à l’opposition grandissante entre pouvoir séculier et religieux, notamment à travers l’action de Grégoire le Grand pour promouvoir le pouvoir pontifical contre l’Empire. D’autre part, l’auteur souligne l’importance, pour la conceptualisation du politique, du développement de trois nouveaux « langages », le langage classico-littéraire exemplifié par les positions de Jean de Salisbury, le langage juridique et le langage aristotélicien, centrée autour du De regno de Thomas d’Aquin. Quoique intéressantes en soi, ces analyses semblent néanmoins échouer ici à montrer l’imbrication des réflexions intellectuelles et des données historiques. Ainsi, on peut s’étonner que les pages consacrées à Jean de Salisbury ne mentionnent pas l’opposition entre le roi Henri II Plantagenêt et l’Église d’Angleterre, alors même que Jean prit une part active à ce conflit. Ceci aurait conduit à nuancer des affirmations comme « [Jean] ne faisait pas de distinction claire entre l’Église et l’État » (p. 154).

Enfin la dernière partie (p. 183-250) s’attache aux théories politiques du Moyen Âge tardif (XIVe-XVe siècles) caractérisé par le raffinement des modèles antérieurs, modèles qui, en même temps, atteignent leurs limites en raison d’un certain nombre de transformations historiques. Comme il se doit, une large place est faite aux conceptions des rapports entre l’Église et l’État, à travers l’examen de trois conflits importants, celui entre la papauté et la royauté française sous Philippe le Bel, celui entre la papauté et l’Empire, tant dans l’œuvre de Dante que dans celles de Marsile de Padoue et de Guillaume d’Ockham. L’auteur montre ensuite les prolongements de ces réflexions chez les juristes dont les outils conceptuels évoluent de plus en plus vers une conception abstraite de l’État. Enfin, cette partie s’achève avec quelques considérations sur les idées conciliaires où l’on s’accorde à voir l’aboutissement des réflexions médiévales sur le pouvoir de la communauté et la question de la délégation, réflexions sans lendemain, comme le rappelle l’auteur, en raison du retour en force du pouvoir papal à partir de Martin V. C’est véritablement à ce moment que s’ouvre l’âge de l’absolutisme qui caractérise l’époque moderne.

On a donc ici un livre dont l’utilité et la pertinence sont indéniables. On pourrait certes exprimer quelques regrets ou contester certaines analyses. Il faut, néanmoins, saluer la méthode mise en œuvre ici, qui s’attache à montrer les conditions de possibilité historiques de l’apparition d’une théorie et qui se montre davantage attentif aux structures intellectuelles qu’aux doctrines en tant que telles. C’est une méthode salutaire pour le philosophe qui aurait tendance à oublier la détermination nécessairement contextuelle de la pensée, ou qui voudrait universaliser sans précautions tel ou tel résultat. Cette méthode porte indéniablement ses fruits, par exemple quand l’auteur souligne l’importance des modifications de l’appréhension de la notion de nature pour les théories politiques de Jean de Salisbury. Mais elle montre aussi parfois ses limites quand il s’agit de présenter les résultats théoriques auxquels parviennent tel ou tel philosophes. Ainsi, les objections portées contre Jean de Salisbury semblent ignorer le contexte dans lequel il travaille et ne tiennent pas compte du statut littéraire de son œuvre. On s’étonnera aussi que seules deux pages soient consacrées à Ockham, ou que Nicole Oresme soit passé sous silence alors même que sa contribution à l’émergence de la notion d’État n’est pas moindre que celle des juristes auxquels l’auteur consacre de nombreux et riches développements. Il n’en reste pas moins que J. Canning réussit le tour de force de donner en quelques 250 pages un panorama à la fois cohérent et fiable des réflexions politiques médiévales.

Une bibliographie, qui n’a malheureusement pas été réactualisée pour l’édition française, et un index complètent ce volume.

Christophe Grellard