Ce volume est le premier dans la série des Conférences Pierre Abélard. Ruedi Imbach et Cyrille Michon nous apprennent, dans l’« Avant Propos », qu’il s’agit de publier des conférences, organisées annuellement pour que des collègues étrangers puissent présenter à Paris les résultats de leurs recherches récentes. Dominik Perler a ces dernières années publié plusieurs ouvrages ayant directement trait à la question de l’intentionnalité (qu’il avait déjà abordée dans ses précédents travaux sur Descartes ou sur divers auteurs du XIVe siècle). Il s’agit notamment de Theorien der Intentionalität im Mittelalter (Frankfurt, 2002) et de l’édition du colloque qui s’était tenu en 1999 à Bâle, Ancient and Medieval Theories of Intentionality (Leiden, 2001).

On trouvera dans ce volume une présentation didactique du problème de l’intentionnalité tel qu’il se pose aux XIIIe et XIVe siècles. Le premier chapitre expose le cadre historique et systématique, les trois suivants présentent chacun un auteur : Pierre de Jean Olivi, Thierry de Freiberg, enfin Duns Scot suivi de quelques critiques adressées au Docteur subtil par François d’Ascoli et Guillaume d’Alnwick.

Certains phénomènes ont la particularité de ne pas pouvoir être sans se rapporter à quelque chose d’autre. Tel est le cas de tous les phénomènes cognitifs (laissons de côté la question du rapport entre intentionnalité et sémanticité). Dominique Perler rappelle brièvement les principales sources de la problématique médiévale chez Aristote et Augustin. Mais l’essentiel du propos vise à faire comprendre le sens philosophique des problèmes soulevés. Trois questions se dégagent : celle de l’immédiateté de l’acte intentionnel (les pensées se rapportent-elles immédiatement aux choses du monde ou à travers des intermédiaires représentatifs ?), celle de l’activité ou de la passivité de l’intellect, celle du statut de l’objet de l’acte intentionnel. Ces trois questions sont ensuite développées à l’aide d’un auteur particulier.

Le cas de Pierre de Jean Olivi permet de traiter la question de l’immédiateté de l’acte intentionnel. Dominik Perler apporte ici des éclairages précieux. Le franciscain met au centre de son analyse l’idée d’attention. Cette attention est étudiée d’abord pour la volonté avant d’être transposée ; Olivi parle de l’aspectus (le « regard ») de la volonté qui se tend vers un objet. Pour Olivi, si de la même façon les facultés cognitives ne faisaient pas ressortir des objets parmi la multitude d’étants présents, il n’y aurait pas d’intentionnalité. Olivi rejette la théorie des species ; et si elles existaient, elles ne sauraient causer l’acte intellectif. Dans ces débats, Olivi est soucieux de préserver un accès immédiat aux choses connues – une exigence qui se transmettra à Guillaume d’Ockham.

A la fin de chaque chapitre, nous avons bien plus qu’un résumé ou un bilan. L’auteur montre l’avantage des théories examinées par rapport à tel ou tel problème suscité par l’intentionnalité, et marque chaque fois les difficultés qui surgissent en retour. Ainsi, Olivi pense l’intentionnalité comme un phénomène élémentaire, fondamental, mais du coup ne peut expliquer comment il est possible que la puissance cognitive se fixe sur tel objet.

Le chapitre suivant est consacré à Thierry de Freiberg. Là, c’est l’activité de l’intellect qui est mise en avant. L’intellect constitue ses objets dans leur structure essentielle. L’intellect divin est présent dans l’intellect humain, qui en tire une véritable créativité. La structure catégoriale des choses n’est pas fixée par leur composition de matière et de forme. Elle est causée par l’intellect. Le chapitre examine donc comment une telle activité s’oppose à un modèle réceptif qui marque la tradition péripatéticienne. Toutefois, Thierry ne se pense pas en opposition avec Aristote, même s’il introduit des éléments en provenance du néo-platonisme. Il s’agit de dynamiser la relation intentionnelle. Il resterait cependant à expliquer davantage en quel sens l’intellect peut causer la structure catégorielle des choses.

La quatrième chapitre aborde, de façon inévitablement rapide, l’aspect le plus connu, à savoir celui du statut ontologique de l’objet intentionnel. Dominik Perler commence par exposer les grandes lignes de la solution scotiste, qui défend l’être intelligible ou intentionnel de l’objet de l’intellect. Cette chose intelligible ne se confond pas avec l’espèce, qui a un être réel ou « subjectif ». Ensuite, conformément à sa méthode, l’auteur note que cette position permet de résoudre bon nombre de problèmes (objets fictifs, universel, etc.), mais soulève la question du statut de cet « être diminué ». Selon l’auteur, ce n’est pas le statut ontologique qui intéresse Scot, mais plutôt la fonction épistémologique. Il n’en laisse pas moins à ses successeurs, qui très vite déplacent l’interrogation sur le plan ontologique, un problème non résolu. Sont alors brièvement évoquées les positions de deux successeurs de Scot, tous deux actifs à Paris vers 1310, l’un (François d’Ascoli) introduisant plus nettement une entité distincte, un « être intentionnel » qui n’est ni un étant réel ni un étant de raison, l’autre, Guillaume d’Alnwick, rapprochant l’objet intentionnel de l’espèce intelligible, mais considérée dans sa fonction représentative. Comme on sait, le problème ne s’éteint pas et se prolonge au XIVe siècle.

On trouve donc dans cet ouvrage à la fois une excellente introduction au problème de l’intentionnalité tel qu’il se posait à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe siècle, et une façon de montrer la spécificité des problématiques médiévales tout en soulignant leur intérêt pour une réflexion philosophique actuelle. Le volume se termine par des index et une bibliographie qui, sans prétendre à la complétude, est cependant très fournie et fort utile.

Joël Biard