Alors que les monographies sur certains auteurs médiévaux, comme Thomas d’Aquin ou Guillaume d’Ockham, se multiplient parfois au-delà du nécessaire, on pouvait s’étonner qu’un philosophe comme Jean Buridan (ca. 1300-1361), dont l’impact doctrinal en son temps et l’ampleur philosophique ne sont plus à prouver, n’ait guère suscité d’intérêt depuis le livre d’Alessandro Ghisalberti publié il y a déjà trente ans, Giovanni Buridano, dalla metafisica alla fisica (Vita e pensiero, Milan, 1975, 19922). C’est pourquoi il faut se féliciter que Jack Zupko, l’un des meilleurs spécialistes actuels du maître ès arts parisien, puisse publier cette large étude.

Le livre est divisé en deux parties, l’une intitulée « Method » est consacrée à la logique développée par Buridan, en suivant l’ordre de ses Petites sommes de logique, c’est-à-dire son commentaire sur les traités logiques de Pierre d’Espagne. La deuxième partie, « Practice » étudie quant à elle les applications de cette logique, principalement dans le domaine de la théorie de la connaissance. D’emblée donc, J. Zupko introduit l’idée que la logique est d’abord un organon, un instrument, mis au service de certaines pratiques philosophiques, et en particulier dans le cas de Buridan, au service de son nominalisme. Plus qu’un ensemble de thèses prédéfinies (il n’existe que des individus, par exemple), le nominalisme médiéval se caractérise comme un programme d’action fondé sur une certaine conception des outils logiques : c’est qui permet à Jack Zupko de défendre l’idée que, par certains aspects, Buridan est plus proche d’Abélard que de Guillaume d’Ockham, dont l’historiographie s’est longtemps plût à faire le « maître » du philosophe parisien (p. 161).

De fait, la première partie montre bien l’ancrage parisien des positions de Jean Buridan. Ceci apparaît clairement dans le chapitre pivot (chapitre 4) consacré à la théorie de la supposition (c’est-à-dire de la référence en contexte propositionnel) où plusieurs pages ont pour objet le rejet de la supposition simple telle que la conçoit Guillaume d’Ockham (supposition d’un terme pour l’intention) et la réduction de la supposition à deux types principaux, supposition personnelle et supposition matérielle. Cette critique de la supposition simple est liée, entre autre, au fait que pour Buridan la logique a pour objet le langage conventionnel et non un langage mental logiquement parfait (voir les développements des p. 15-17, 25-26, 95-96). Sur ce point Jack Zupko rejoint les positions de Joël Biard, alors même qu’un certain nombre de commentateurs cherchent actuellement à renforcer l’importance du langage mental pour le maître parisien. Dans le même sens, Jack Zupko souligne la reprise par Buridan de la notion de supposition naturelle (référence omnitemporelle) comme mode de référence propre aux propositions scientifiques. Les chapitres suivants développent les méthodes d’argumentation mises en œuvre par Buridan.

La deuxième partie vise à expliciter l’usage par Buridan de cette méthode logique. Jack Zupko s’intéresse d’abord (chapitre 10) à ce qu’il appelle les « Questions dernières » (Ultimate Questions), c’est-à-dire aux problèmes théologiques et métaphysiques, en s’arrêtant sur deux thèmes : d’une part les rapports entre philosophie et théologie, et d’autre part la question du statut de l’universel. Le premier point est l’occasion de souligner la différence méthodologique entre philosophie et théologie, et donc l’autonomie de chacune de ces disciplines. Le deuxième point est un bel exemple d’application de la méthode logique. Selon Jack Zupko, Buridan défend une approche méréologique de l’universel, proche de ce que l’on trouvait déjà chez Abélard. La principale différence entre les deux philosophes tient au fait que le maître ès arts dispose d’outils logiques plus élaborés que son lointain prédécesseur de la Montagne Sainte-Geneviève, notamment l’idée de terme syncatégorématique, outils qui lui permettent de proposer une solution techniquement plus élaborée quoique proche dans l’esprit de celle d’Abélard. Ainsi, ce sont bien des questions méthodes qui orientent les pratiques et qui permettent de discriminer des types de nominalisme médiéval.

La suite de cette partie, consacrée aux pratiques philosophiques de Buridan, s’organise essentiellement autour de questions de théorie de la connaissance, en accordant une large place à la psychologie cognitive du philosophe. C’est l’occasion pour Jack Zupko de replacer Buridan en contexte en montrant comment son épistémologie s’élabore contre celle de son collègue Nicolas d’Autrécourt (à qui l’auteur attribue des positions sceptiques), ainsi qu’en étudiant son influence partielle sur Nicole Oresme. Enfin, l’ouvrage s’achève sur deux chapitres consacrés à l’éthique, partie de la philosophie buridanienne jusque là fort peu étudiée. L’auteur s’attache, dans ce vaste champ, à deux problèmes, d’une part le statut de la vertu, et d’autre part la question de la liberté (et particulièrement la liberté de choix).

J. Zupko offre ainsi au lecteur une vision synoptique de la presque totalité de l’œuvre de Jean Buridan (à l’exception, curieusement, de la philosophie naturelle, qui est pourtant un lieu d’application important des outils logiques) et ouvre un certain nombre de perspectives (surtout en éthique et en psychologie) pour les recherches futures sur le maître parisien. On dispose donc désormais d’un beau livre, utile non seulement pour les médiévistes qui voudraient approfondir leur connaissance de la philosophie parisienne du XIVe siècle, mais aussi pour les étudiants qui souhaiteraient s’initier aux thèses de l’un des plus grands philosophes du Moyen Âge. Les nombreux index (de noms, des sujets et des citations) ainsi que la vaste bibliographie qui concluent ce livre en font un instrument de travail tout à fait recommandable.

Christophe Grellard