Paris

Tome 78, cahier 2, Avril-Juin 2015

Utilitarisme et liberté
La pensée politique de Jeremy Bentham

Emmanuelle de Champs, Utilitarisme et liberté. La pensée politique de Jeremy Bentham

Cette introduction présente les enjeux politiques et historiographiques soulevés par l’examen des rapports entre utilitarisme et libéralisme. Car l’utilitarisme occupe une place à part au sein du courant libéral. Quel rôle les intérêts doivent-ils jouer en politique ? Comment mettre en œuvre les conditions du plus grand bonheur du plus grand nombre ? Comment articuler liberté et droits de l’homme ? Au fur et à mesure que de nouvelles sources sont disponibles pour les chercheurs, ces questions trouvent – notamment en France – des réponses différentes.

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Jean-Pierre Cléro, Le calcul benthamien des plaisirs et des peines. Calcul introuvable ou seulement indéfiniment différé ?

On a souvent assimilé l’utilitarisme à ce qu’il a voulu être : un calcul de plaisirs et de peines. Mais on s’est plus rarement avisé de savoir ce qu’il fallait entendre par calcul chez Bentham, qui en est resté aux réquisits, même s’il reproche à ses adversaires d’être incapables de conduire un tel calcul. S’agit-il d’user du calcul infinitésimal et intégral pour additionner, retrancher, multiplier, diviser des plaisirs et des douleurs ? S’agit-il d’évaluer ceux-ci par un calcul de probabilité ? Bentham paraît avoir fourni, par son œuvre, un schématisme, plus littéraire que mathématique, que constituent les façons communes de désigner les plaisirs et les douleurs avec des sciences comme l’économie politique, la psychophysique ou la psychophysiologie, la théorie des jeux ont commencé à en faire au xixe siècle et en feront plus tard.

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Armand Guillot, La question du peuple dans la philosophie de Jeremy Bentham

Jeremy Bentham entend rompre avec les théories du contrat social et proposer une justification utilitariste de la démocratie. Or, aucune théorie de la démocratie ne peut se dispenser d’une théorie du « demos ». L’utilitarisme benthamien comporte ainsi un renouvellement de la question du peuple dans chacun de ses aspects, ontologique, politique et moral. Bentham développe une véritable théorie du peuple qui, bien que méconnue, constitue un tournant dans l’histoire de la philosophie politique.

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Emmanuelle de Champs, Religion, politique et utilité chez Jeremy Bentham

Cet article examine les écrits du philosophe utilitariste Jeremy Bentham touchant à la religion. Une présentation chronologique des manuscrits et des textes publiés fait apparaître la continuité de l’intérêt de Bentham pour la critique religieuse, notamment lors de deux périodes (1770-1780 et 1810-1820). Puisant à la pensée anti-religieuse des Lumières françaises (Voltaire, d’Holbach et Helvétius notamment), la radicalité de la critique benthamienne se distingue de l’unitarisme de ses contemporains anglais. L’attaque des mystères de la religion révélée et la subordination du religieux au politique sont deux piliers de l’utilitarisme benthamien.

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Peter Niesen, Parole, vérité et liberté de Jeremy Bentham à John Stuart Mill

L’utilitarisme de Bentham transforme profondément la doctrine antérieure de la liberté de parole en la mettant au service de la recherche de la vérité et en réfléchissant à la portée du contrôle exercé par le gouvernement. Il préserve la distinction entre les affirmations portant sur des opinions et celles portant sur des faits et accorde aux premières une moindre protection. Comme l’avait fait son père James Mill, John Stuart Mill conserve cette distinction dans ses écrits de jeunesse mais ces analyses souffrent de faiblesses logiques et de naïveté politique. Dans De la liberté, John Stuart Mill cherche à dépasser ces difficultés et propose une nouvelle défense de la liberté d’expression en tant que liberté de délibération. Contrairement à la plupart des interprétations, cet article démontre que cette nouvelle approche ne remet pas en cause la distinction fondamentale entre l’expression des opinions (qui sont protégées de façon absolue) et les affirmations portant sur des faits, qui ne sont protégées que de façon contingente, ce qui laisse ouverte la possibilité de restreindre l’expression d’affirmations fausses portant sur des faits.

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Anne Bruno-Ernst, Le gouvernement des normes. Jeremy Bentham et les instruments de régulation post-moderne

A la fin du XVIIIe siècle, Jeremy Bentham invente le concept de législation indirecte pour penser d’autres modes de régulations dans l’état utilitariste qu’il construit. Ces formes normantes de contrôle se retrouvent à la fois dans la biopolitique de Michel Foucault et dans les mécanismes de régulation post-modernes (nudges, architecture de choix, New Management, etc.). Deux éléments sont communs à cette variété d’instruments : la collecte d’information et le gouvernement par l’image. Le premier permet la diffusion de la connaissance pour aider la prise de décision, la mise en place d’objectifs et la modification des comportements. Le second montre que les individus se conforment à une conduite parce qu’ils craignent le jugement, réel ou imaginé, de leurs pairs.

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Antoine Hatzenberger, Correspondance diplomatique de Jean-Jacques Rousseau. L’initiation à l’art politique dans les Dépêches de Venise

En 1743-1744, Jean-Jacques Rousseau servit comme secrétaire de l’ambassadeur de France à Venise. Le récit qu’il donne de ce séjour dans les Confessions mentionne les « célèbres amusements de cette ville », mais ces descriptions ne doivent pas cacher l’essentiel : « on était en guerre ». De son bureau de la Sérénissime République, Rousseau perçoit les échos des batailles et des négociations de la Guerre de Succession d’Autriche. Touchant aux questions des formes de gouvernement et des relations internationales, les Dépêches de Venise peuvent se lire comme une initiation à l’art politique.

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Bulletin Hobbes XXVII

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Jeremy Bentham

Pourquoi…un cahier des Archives de philosophie consacré à Jeremy Bentham ?

La philosophie de Jeremy Bentham, à l’exception des milieux philosophiques de métier sur les courants utilitaristes, est malheureusement méconnue en monde francophone, voire réduite à deux ou trois de ses lignes de force, souvent abstraites de leur contexte d’élaboration et de maturation par Jeremy Bentham ; elle est même, dans le pire des cas, objet de contresens.
Il convenait donc que les Archives de philosophie publient un dossier sur Bentham autour de sa philosophie politique, selon deux entrées essentielles : utilitarisme et liberté.

Cela rejoint alors les enjeux qui travaillent nos sociétés…

Les enjeux, aujourd’hui même, qui travaillent nos sociétés d’un point de vue politique et les mettent en difficulté en termes de lien social, se traduisent dans les débats vifs autour du libéralisme économique, des transformations du droit selon les fondements et l’horizon adoptés, de la place problématique de la religion dans la société civile, de la liberté d’expression et de formulation d’opinions dans l’espace public et de leurs effets dans ce même espace, de l’autorégulation des conduites au gré de normes implicites et indirectes, du lien d’unité d’un ensemble d’hommes et de femmes constitué et se vivant comme peuple, nation ou État.
Ces débats contemporains peuvent trouver dans la pensée politique de Jeremy Bentham des raisons profondes qui les animent et aussi les appels qu’ils portent : les raisons s’enracinent dans une approche utilitariste de la société civile politique ; les appels sont rien moins qu’adressés à l’exercice de la liberté individuelle et collective. Une telle approche, parmi d’autres, mérite amplement l’attention.

Et le dossier des Archives ?

Le dossier, coordonné par Emmanuelle de Champs, réunit les meilleurs spécialistes français et allemand de la philosophie de Bentham. Il fait revenir aux sources mêmes de cette philosophie, en portant à leurs pleines lumières sa finesse, ses conflits internes, son efficacité. Il montre les lieux de passage de Jeremy Bentham à John Stuart Mill et livre une intelligibilité claire de ce qui secoue nos sociétés aujourd’hui.
Un grand merci donc à Emmanuelle de Champs et aux auteurs de permettre aux Archives de philosophie cette première publication sur Bentham dans l’histoire de la revue