Paris

Tome 78, cahier 3, Juillet-Septembre 2015

Écrire la philosophie au XVIIIe siècle

Colas Duflo, Écrire la philosophie au XVIIIe siècle

Au XVIIIe siècle, d’une part les débats philosophiques sortent de la sphère savante et d’autre part la déconsidération des grands systèmes déductifs rend la forme du traité caduque. Il faut inventer d’autres façons d’écrire la philosophie, adéquates à la fois aux nouveaux destinataires du discours philosophique et à l’exigence de fondements empiriques du discours. C’est pourquoi les Lumières françaises sont un grand moment d’invention et d’expérimentation formelles, dans une liberté inégalée aussi bien avant qu’après : on retrouve et renouvelle la forme du dialogue, on écrit des romans, on crée des dispositifs fictionnels (expériences de pensées, fictions politiques, etc.), on développe les potentialités philosophiques de la forme du dictionnaire, ou de celle des récits de voyage, etc. Il s’agira dans ce dossier de décrire, de commenter et d’interpréter ces nouvelles formes d’écriture de la philosophie.

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Sophie Audidière, La lettre galante et l’esprit géométrique. Expression métaphysique et métaphysique des langues, ou la philosophie du discours de Fontenelle

Cet article analyse le programme fontenellien d’une écriture philosophique qui réalise deux ambitions. Premièrement, elle remplit un programme philosophique d’« éclaircissement des idées », sous les auspices d’un « esprit géométrique » qui s’avère synonyme de conceptualisation, programme qu’on examine à partir des cas de l’histoire et des mathématiques de l’infini. Dans le même temps, cette écriture philosophante produit une « métaphysique » de l’esprit, c’est-à-dire une théorie de la production et de l’expression de nos idées, laquelle se trouve enchâssée dans une anthropologie et une philosophie de la culture. Finalement, cette pratique d’une écriture philosophique réalise une philosophie du discours, au sens où la langue vernaculaire apparaît chez Fontenelle comme la matière autant que l’outil de la pensée elle-même.

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Marie Leca-Tsiomis, Dictionnaires, définitions, philosophie

La naissance et le rapide développement des dictionnaires universels au milieu du XVIIe siècle conduisent à une nouvelle forme de diffusion des connaissances : les termes philosophiques, entre autres, y font leur apparition. Mais c’est dans l’Encyclopédie que Diderot va mener sa double et paradoxale entreprise : transmettre la langue et « changer la façon commune de penser ». Il travaille au dictionnaire, donc à l’enregistrement du sens des mots et des acceptions de l’usage commun, et mène en même temps l’activité foncière de la philosophie : la mise en cause des définitions, et la production de définitions neuves.

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Colas Duflo, Aspects philosophiques du roman libertin : Thérèse philosophe

La philosophie est très présente dans le roman au XVIIIe siècle, et certaines de ses questions fondamentales (par exemple, la philosophie aide-t-elle à mieux vivre ?) deviennent des éléments possibles de scénario romanesque. On s’intéresse ici à la façon dont un roman libertin, Thérèse philosophe, présente sous une forme résumée un aspect des Lumières hétérodoxes, tout en mettant paradoxalement en scène une nouvelle figure de l’honnêteté et de la vertu philosophique.

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Jean-François Perrin, Penser en écrivain. À propos des Confessions de J.-J. Rousseau

Dans les Confessions, Rousseau invente une généalogie de l’individu selon ses rapports pour laquelle il doit créer une langue et une poétique. Si son entreprise participe du courant empiriste qui vise à reconstruire la génération des connaissances, il modifie son approche de la mémoire, niant le caractère figé des associations mémorielles de la première enfance, admettant que leur dynamique intrinsèque peut être observée jusqu’à l’âge adulte, et soulignant dans son cas leur surdétermination littéraire. À ce point de vue, l’entreprise implique quatre exigences : perfectionner la langue des affects et de la sensibilité ; ne pas lasser le lecteur et donc sélectionner des scènes paradigmatiques ; inventer une poétique de la surimpression permettant d’observer la genèse des affects dans le temps ; inviter le lecteur à d’autres montages et d’autres interprétations que ceux proposés par l’auteur.

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André Clair, Une lecture synoptique de Kierkegaard. Les temps de l’oeuvre

L’œuvre de Kierkegaard, prolixe et diverse, est à comprendre comme une totalité organisée. Or, écrite dans un temps relativement bref mais heurté, marquée aussi par des rythmes très différents et composée selon des styles très variés, elle est pourtant unifiée en direction d’une seule pensée, celle du singulier. L’une des voies d’entrée est le temps, entendu selon plusieurs acceptions à saisir dialectiquement : le temps vécu par l’auteur, le temps littéraire de la composition, le temps narratif des personnages et le temps conçu par le philosophe.

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Claudia Serban, Heidegger lecteur de Kierkegaard. Remarques et perspectives

L’article examine la manière dont la lecture heideggérienne de Kierkegaard évolue entre les années 1920 et les années 1930-1940. S’il commence par situer le philosophe danois dans le sillage d’Augustin et de Luther, Heidegger finit cependant, dans les Beiträge zur Philosophie et d’autres textes contemporains, par l’inscrire dans un horizon qui n’est plus celui d’une certaine philosophie chrétienne, mais celui de la pensée allemande du XIXe siècle. Formant une constellation « historiale » avec Hölderlin, Hegel, Schelling et Nietzsche, le Kierkegaard de Heidegger devient aussi, de manière tout à fait singulière, et en tant qu’il demeure un penseur essentiellement incompris, le miroir de la réception faussée d’Être et temps.

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 Bulletin leibnizien I

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Bulletin de philosophie médiévale XVII

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Denis Diderot

Pourquoi…un dossier Écrire la philosophie au XVIIIe siècle ?

Avec cette question, c’est bien du rapport de la philosophie à sa propre histoire et à son temps, en ère française, qu’il s’agit ! Sa propre histoire ? Il faut que la philosophie prenne congé des grands systèmes qui ne parlent plus aux hommes. Ces systèmes font montre de leurs limites, ainsi que le développement des sciences, les défis politiques et moraux, l’interrogation critique adressée au fait religieux le font cruellement paraître.
Son temps ? La philosophie doit sortir des cercles savants, aller dans le monde, renouer au fond avec sa vocation d’origine : atteindre et toucher tout un chacun. La philosophie doit alors inventer et se donner de nouvelles formes, se doter d’une nouvelle langue.

De nouvelles formes ?

Elles seront celles du roman libertin ou du dictionnaire : débats et controverses sont pris en charge dans une exposition d’écriture authentiquement philosophique et qui se veut accessible à tout homme curieux et lettré – elle aura encore du chemin à faire avant d’être accessible à tous.

Une nouvelle langue ?

La langue du langage commun prend place dans le discours philosophique qui prend alors distance avec le langage des savants et des spécialistes. Il ne s’agit plus, désormais de penser en savant, qui s’adresse à d’autres savants, mais en écrivain, qui s’adresse, en s’intéressant ultimement à l’homme qu’il est et en parlant sa langue, à tout lecteur. La philosophie n’est alors plus hors de son histoire et de son temps, elle renoue avec eux, pour mener inlassablement sa tâche : éveiller l’homme !

Il ne faut pas s’y tromper…

Ce dossier s’intitule bien Écrire la philosophie au XVIIIe siècle. Mais ce qu’il met en évidence éclaire ce qui se passe, autrement certes, aujourd’hui : l’obligation qui est faite à la pensée d’inventer les formes et les écritures qui peuvent atteindre l’homme d’aujourd’hui ; cette obligation réclame l’attention à l’histoire de cette pensée et à son inscription dans son propre temps.
Que C. Duflo, S. Audidière, M. Leca-Tsiomis et J.-F. Perrin soient remerciés de nous alerter sur l’aujourd’hui à partir d’un autre siècle.