Auteur : Alberto Frigo

NICOLE, Pierre, Œuvres morales, édition, préface et annexes de Thibault Barrier, avant-propos de Denis Kambouchner, Paris, Éditions Manucius, 2015, 191 p.

NICOLE, Pierre, Essais de morale. Choix d’essais introduits et annotés par Laurent Thirouin, Paris, Éditions Les Belles Lettres, « Encre marine », 2016, 477 p.

Pierre Nicole [= N.] incarne le paradoxe d’un « classique de second ordre » (D. Kambouchner). Parmi les grands protagonistes de la vie intellectuelle de son temps, il est sans doute un des écrivains majeurs du second XVIIe siècle, dont les ouvrages furent incessamment lus et admirés jusqu’à l’époque de Joubert et de Voltaire. L’immense succès de librairie constitué par ses Essais de morale en est la preuve. Les quatre tomes parus du vivant de l’auteur connurent de très nombreuses éditions et d’encore plus nombreuses contrefaçons. Après la mort de N., la publication chez Desprez de ses œuvres complètes se poursuivit sous le titre générique d’Essais de morale. Ainsi, avec l’intégration d’autres essais inédits, des lettres, des réflexions sur les épîtres et les évangiles des dimanches, des quelques écrits d’instruction théologique et, enfin, de la Vie de Nicole par l’abbé Goujet et de L’Esprit de Monsieur Nicole par l’abbé Cerveau, on atteignit en 1771 le chiffre faramineux de vingt-cinq volumes. Signe irréfutable d’une postérité sans faille et d’un engouement ininterrompu du public pendant presque un siècle et demi. Cela n’a pas empêché les œuvres de Nicole de tomber dans un oubli qui commence au XIXe siècle et se perpétue pour une grande partie du siècle suivant, en dépit de la réimpression des vingt-cinq tomes de l’édition de 1771 par Slatkine en 1971.

Cet oubli s’accompagne (et sans doute n’est pas indépendant) d’une indécision critique à l’égard de N. Entendons-nous : N. apparaît le plus souvent comme un auteur insaisissable car dépourvu d’une véritable originalité intellectuelle (son ami Henri-Charles de Beaubrun le disait « incapable d’invention »). Ainsi a-t-on parlé de N. comme d’un « janséniste malgré lui » (J. Mesnard) ou d’un « janséniste atypique » (L. Thirouin) dont les thèses sur la grâce apparaissent tiraillées entre les exigences d’une double fidélité, à saint Thomas et à saint Augustin. D’autre part, on (n’) a souvent vu dans N. (que) le « petit disciple » de Pascal. Un disciple, certes, qui souvent n’est pas « asservi », comme l’écrivait Sainte-Beuve ; voire, qui n’hésite pas à critiquer le « grand esprit de ce siècle » qui fut néanmoins à maints égards son unique maître. Enfin, la grandeur de N. a été souvent reconnue dans sa fonction d’avant-coureur des théoriciens de l’économie politique. Admiré, donc, moins pour l’originalité de ses thèses que pour les échos que celles-ci produisirent au siècle suivant, ses réflexions sur la charité et l’amour-propre s’inscrivant dans une « généalogie de la science économique » qui relie les pages des augustiniens du xviie siècle à celles de Mandeville et d’Adam Smith (voir P. Force, Self-interest before Adam Smith. A genealogy of economic science, Cambridge, 2003). « Classique de second ordre », N. l’est donc sans doute, à ce double titre d’auteur jadis immensément célèbre, mais depuis longtemps oublié et d’auteur dont on arrive mal à cerner la personnalité intellectuelle.

On ne peut donc que se réjouir de la parution presque simultanée de deux anthologies de textes tirés des Essais de morale de N., présentées et annotées respectivement par Thibault Barrier [= TB] et Laurent Thirouin [= LT], le second constituant une reprise corrigée et mise à jour de l’édition parue en 1999 aux PUF.

Ces deux recueils contribuent puissamment à sortir les textes de N. de l’oubli dans lequel ils étaient tombés, en les rendant de nouveau accessibles à un vaste public de lecteurs dans des éditions qui sont non seulement philologiquement fiables, mais aussi très élégantes du point de vue typographique. Ces deux anthologies prolongent le renouveau d’intérêt pour N. dont témoignent, outre de très nombreux articles, les éditions récentes de La Vraie Beauté et son fantôme, et autres textes d’esthétique par B. Guion (Paris, 1996), du Traité de la Comédie et autres pièces d’un procès du théâtre par L. Thirouin (Paris, 1998) et de La Logique ou l’art de penser par D. Descotes (Paris, 2011). Le volume édité par T. Barrier est utilement complété par trois annexes (p. 163-186), des Pensées sur les spectacles de Duguet, une Notice chronologique et surtout une Table des vol. I-VIII des Essais de morale. Les deux anthologies proposent d’autre part un texte corrigé et assorti d’une annotation qui, dans un cas (TB), précise les références scripturaires et les variantes remarquables des éditions et, dans l’autre (LT), propose des rapprochements systématiques avec Pascal, explicite la structure argumentative des essais et fournit d’indispensables éclaircissements lexicographiques (voir en part. LT, p. 424). Des introductions très riches esquissent une reconstitution de la pensée de N. à partir du thème de l’éclat (TB, p. 15-48) et offrent une excellente présentation générale de sa réflexion morale (LT, p. 9-31). Il convient toutefois de signaler qu’alors que l’anthologie de L. Thirouin se borne à des textes publiés du vivant de l’auteur, suivant fidèlement le texte de l’édition de 1693, celle de T. Barrier intègre aussi des essais, d’ailleurs fort célèbres comme « Le prisme » ou « Du scandale », compris dans les volumes posthumes, dont « l’authenticité […] a pu être mise en doute » et la « datation reste problématique » (LT, p. 29).

Le lecteur dispose donc désormais d’un riche ensemble de textes qui lui permettront sans doute de mieux apprécier la grandeur de N. en tant que penseur et écrivain. Il reste à se demander si cela permet aussi de mieux définir don profil intellectuel. Il convient à ce titre de revenir brièvement sur les trois éléments évoqués plus haut. Soit d’abord le rapport avec Pascal : les deux anthologies confirment la présence constante et presque obsessionnelle de Pascal en palimpseste des Essais de N. Mais si le plus souvent Pascal est simplement cité (LT, p. 427-428), paraphrasé (LT, p. 44) ou critiqué (LT, p. 231), il y a aussi des pages où l’approche de N. apparaît plus complexe. On pourrait dire que tantôt N. se veut plus que le simple disciple (éventuellement critique) de Pascal : il s’en fait l’interprète. Cela est d’autant plus intéressant qu’il s’agit souvent de textes pascaliens qui n’ont pas été repris par l’édition dite « de Port-Royal » de 1670 (et 1678). Ainsi, on voit N. réécrire et développer la pensée L 84/S 118 intitulée « Descartes » dans la lettre « Sur la manière d’enseigner la philosophie aux jeunes religieux » (TB, p. 148). De même – et surtout – la célèbre pensée L 978/S 743 sur « la nature de l’amour propre », non reprise par l’édition de Port-Royal, gouverne en profondeur de nombreux développements de l’essai De la connaissance de soi-même (voir LT, p. 342-343 et surtout p. 372-373). On assiste alors à un corps à corps théorique de N. avec les textes (inédits) de Pascal – un corps à corps qui pointe les éléments les plus originaux et radicaux de la réflexion pascalienne et, en cherchant à les normaliser, les rend d’autant plus visibles (voir aussi LT, p. 344, sur la notion de « moi »).

Les textes repris dans ces deux anthologies permettent aussi de mieux définir le profil de N. en tant que « janséniste atypique ». Force est de constater que les échos des débats sur la grâce générale sont presque totalement absents dans les pages des Essais ici republiés. On y repère au contraire des similitudes assez frappantes avec les écrits de spiritualité de Saint-Cyran, qui d’ailleurs avait lui aussi renoncé à articuler la doctrine théologique de la grâce efficace avec ses réflexions sur la vie et la morale chrétiennes. À ce titre, on signalera les nombreuses pages de N. qui, sans rien accorder aux illusions quiétistes, font l’éloge de la « paix intérieure » qui s’appuie sur une « secrète » et « continuelle » « attention à la volonté de Dieu » et débouche sur « une vie réglée, égale et uniforme », autant dans le domaine spirituel que politique et civil (LT, p. 96-98, cf. p. 27-28). Mais l’influence de Saint-Cyran est sensible aussi dans les remarques sur les rapports entre « reformation de la conduite extérieure » et « reformation intérieure de l’âme » (LT, p. 94 et 172), et surtout dans les pages que N. consacre à l’exigence d’un bon usage des « événements » (LT, p. 116 et 214).

Enfin, il n’y a aucun doute que les essais consacrés à la « civilité chrétienne » (LT, p. 213), la « grandeur » (LT, p. 236) et la convergence apparente « De la charité et de l’amour propre » montrent que « sans en avoir pleinement conscience », N. « jette les bases d’une approche amorale et technique du fonctionnement social » (LT, p. 23). L’économie de l’amour propre éclairé, c’est-à-dire celle issue d’une honnêteté raisonnable, consiste dans un « trafic de travaux, de services, d’assiduités, de civilités » (LT, p. 418). Mais il se peut que cette honnêteté raisonnable soit d’abord et surtout pour N. une honnêteté pour ainsi dire négative. Ainsi, à ses yeux, il ne s’agit pas de « plaire » ou de « se faire aimer », comme le théorisaient Nicolas Faret ou Damien Mitton, mais de ne pas déplaire et de ne pas se faire haïr (LT, p. 159). On découvre alors sous la plume de N. une remarquable théorie de la « retenue » en tant qu’attitude essentielle de l’homme pacifique (LT, p. 146 ; 148-9 ; 232), et cela non seulement du point de vue éthique, mais aussi au niveau intellectuel (LT, p. 150-151 ; TB, p. 74 ; 140). Autrement dit, au lieu de s’interroger comme beaucoup d’autres sur ce qui amène les hommes à tisser des liens sociaux, N. songe à définir ce qui leur permet de ne pas les dissoudre – bref, non seulement de s’associer, mais surtout de « convivre ensemble ».

On le voit, ces publications ne pourront que susciter de nouvelles recherches consacrées à la pensée de N. Nous nous bornerons pour conclure à indiquer deux questions suscitées par la lecture de ces deux anthologies. D’une part, N. présente ses textes comme des « essais », qui ne prétendent pas « traiter à fond […] la matière d’une morale toute entière » (LT, p. 380). Les raisons de ce choix sont multiples (cf. LT, p. 15-17 ; TB, p. 46-48). Il n’en reste pas moins qu’il convient de s’interroger sur le rapport que les Essais entretiennent avec les autres écrits de nature strictement théologique publiés à leur suite, où la morale semble être non seulement essayée, mais rigoureusement traitée (avec le risque de tomber dans les « moralités », TB, p. 142). On ne peut dès lors que souhaiter une édition d’un choix de textes issus des réflexions sur les épîtres et les évangiles des dimanches et des instructions théologiques. D’autre part, il est clair que N. s’adresse à un public de lecteurs « qui ne sont Chrétiens que de la même manière que les Turcs sont Turcs » (TB, p. 64). À ce titre, N. s’efforce de penser les modes d’une conciliation entre valeurs chrétiennes et sociétés humaines, en rejetant à plusieurs reprises l’idéal d’une solitude héroïque du croyant qui se détache du monde (LT, p. 149 et 449). Or, faut-il reconnaître dans les préceptes de N. l’expression d’une casuistique raisonnable, qui s’oppose à celle déraisonnable et vicieuse des jésuites (discrètement évoquée dans LT, p. 370, 380-382) ?

Alberto FRIGO

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin cartésien XLVII chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Alberto FRIGO, « NICOLE, Pierre, Œuvres morales, édition, préface et annexes de Thibault Barrier, avant-propos de Denis Kambouchner, Paris, Éditions Manucius, 2015, 191 p. » et NICOLE, Pierre, Essais de morale. Choix d’essais introduits et annotés par Laurent Thirouin, Paris, Éditions Les Belles Lettres, « Encre marine », 2016, 477 p. in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

Du même auteur :