Auteur : Aurélien Robert

Carla CASAGRANDE et Gianfranco FIORAVANTI (éd.), La filosofia in Italia al tempo di Dante, Bologna, Il Mulino, « Le vie della civiltà », 2016, xxi-291 p.

L’historien de la philosophie médiévale doit affronter un problème de taille : d’un côté, la philosophie est partout au Moyen Âge, on trouve des arguments philosophiques dans des sources extrêmement variées, de la théologie à la médecine en passant par la poésie ; de l’autre, rares sont les penseurs qui revendiquent pour eux-mêmes le statut de philosophe avant la fin du XIIIe siècle, de sorte que si l’on devait se contenter de faire l’histoire des productions intellectuelles des « philosophes », celle-ci serait assurément très restreinte et ne fournirait qu’une vision partielle de la richesse des débats de l’époque. Les auteurs de ce livre affrontent directement ce problème à partir du cas italien à l’époque de Dante, en faisant la part belle aux textes des auteurs qui revendiquent explicitement le statut de philosophes, sans négliger le rôle des autres savoirs et des autres groupes sociaux. Une telle entreprise paraît largement justifiée par les particularités remarquables de ce contexte géographique et politique : d’abord, la philosophie s’enseigne aux côtés de la médecine, ce qui modifie ses contenus, comme ses marges ; ensuite, avant que des facultés de théologie soient instaurées dans les universités de Bologne ou de Padoue, la philosophie entrait en concurrence institutionnelle avec le droit, et dans une moindre mesure avec sa sœur la médecine, mais non avec la théologie, comme à Paris ou Oxford ; enfin, les maîtres ès arts dépendaient le plus souvent du pouvoir politique, communal ou parfois à un niveau supérieur, et dans une moindre mesure de l’Église, même s’ils entretenaient des rapports étroits avec les couvents mendiants installés dans les villes.

Partant de ce constat, la première partie du livre, intitulée « le retour des philosophes en Italie : Bologne 1295 », défend avec force la thèse selon laquelle la pratique autonome de la philosophie, si fortement revendiquée à la Faculté des arts de Paris dans la seconde moitié du XIIIe siècle, s’est rapidement répandue en Italie, mais selon des modalités différentes, qui sont intimement liées au contexte institutionnel, politique et intellectuel de l’Italie du duecento et du trecento. Autrement dit, comprendre ce qu’était la philosophie en Italie à l’époque de Dante requiert une étude détaillée du milieu universitaire des facultés des arts et de médecine, tant du point de vue institutionnel que du point de vue de ses productions intellectuelles, dans ses rapports avec les autres disciplines (médecine et droit) et avec les studia des ordres mendiants présents dans les villes universitaires italiennes. Il convient aussi d’étudier le rayonnement des idées nouvelles issues de ce milieu en dehors des murs de l’Université, en particulier dans les textes en langue vulgaire et la poésie, afin de pouvoir éclairer l’œuvre de Dante par son contexte. C’est ce que parvient à faire de manière magistrale ce livre collectif. Nul doute qu’il deviendra rapidement un manuel de référence pour quiconque s’intéresse à la philosophie médiévale dans le contexte italien.

Dans le premier chapitre, Gianfranco Fioravanti rappelle ce fait bien connu : ce n’est qu’en 1263, dans une lettre de Manfred, que les membres de la Faculté des arts de Paris sont désignés comme des philosophes. Avant cela, le terme philosophi renvoyait aux païens grecs ou aux philosophes arabes. Cette date correspond à peu près à celle des premières revendications des artiens, comme Siger de Brabant ou Boèce de Dacie, de pouvoir effectuer librement des recherches philosophiques à partir des textes d’Aristote. G. Fioravanti indique que l’on retrouve une démarche semblable à Bologne, après que certains maîtres, comme Gentile da Cingoli par exemple, ont rapporté de leur séjour parisien de nouveaux textes et de nouveaux thèmes de recherche. Cependant, comme le montre Andrea Tabarroni dans le second chapitre, intitulé « la naissance du Studium de médecine et d’arts à Bologne », le contexte institutionnel italien et plus particulièrement bolonais, dans lequel Gentile da Cingoli et ses successeurs évoluent, est bien différent du contexte parisien. On apprend notamment que la faculté des arts et de médecine s’est d’abord construite contre les juristes. On comprend aussi que cette association très forte entre philosophes et médecins, peut-être de circonstance au départ, eut des effets sur le contenu des doctrines, comme cela apparaît clairement dans le troisième chapitre rédigé par Chiara Crisciani. Elle y montre en effet que les médecins italiens, depuis Taddeo Alderotti, Pietro Torrigiano, Gentile da Foligno jusqu’à Tommaso del Garbo, font montre d’une connaissance très fine de la philosophie aristotélicienne et de ses commentateurs arabes, mais aussi des débats philosophiques parisiens et bolonais. Cela étant dit, avec des outils parfois empruntés aux artiens de Paris, leur but est le plus souvent d’éclairer certains points de la doctrine médicale galénique ou avicennienne. Cela donne ce que l’on pourrait appeler une « philosophie médicale » originale, absente à Paris, et qui met l’accent sur des notions restées secondaires dans le contexte parisien, comme celle de complexio du corps, notion absolument centrale dans la médecine médiévale. Dans le chapitre suivant, Gianfranco Fioravanti aborde plusieurs exemples de traitement philosophique de questions d’origine médicale (comme celles relatives à la digestion par exemple), tout en indiquant que dans la seconde moitié du XIVe siècle, c’est-à-dire après Antonio da Parma, les champs disciplinaires semblent se distinguer plus nettement à Bologne. Cette dissociation progressive des savoirs apparaît aussi dans le chapitre cinq, intitulé « les philosophes et les médecins comme groupe : autoreprésentation et autopromotion », dans lequel Chiara Crisciani et Gianfranco Fioravanti s’intéressent aux discours officiels prononcés par ces maîtres à propos de leurs disciplines, lors de sermons universitaires ou des principia qui célébraient le début de l’année scolaire. Si du côté médical on insiste sur la proximité entre médecine et sagesse, du côté philosophique on retrouve clairement l’idéal d’autonomie des artiens parisiens, mais dans une version plus radicale, notamment lorsqu’il est question du bonheur accessible à l’homme ici-bas. Dans les chapitres VI et VII, Gianfranco Fioravanti montre donc comment cet idéal d’autonomie intellectuelle de la philosophie a été interprété à Bologne face aux revendications des juristes, très puissants à Bologne, et aux théologiens des studia mendiants avec lesquels les artiens débattaient ouvertement dans la cité. Il ressort de cette analyse que la pression de l’Église était beaucoup moins forte à Bologne qu’à Paris, probablement en raison de l’absence d’une véritable faculté de théologie dans l’université. Les philosophes bolonais pouvaient donc soutenir librement certaines thèses encore plus radicales que celles de leurs confrères parisiens. Par exemple, Jacopo da Piacenza et Matteo da Gubbio pouvaient écrire qu’il n’y a pas de vie après la mort ou que l’on peut s’unir à Dieu en cette vie sans être condamnés. D’autres philosophes se permettent de traiter l’opinio fidei comme une opinion parmi d’autres, sans lui attribuer une quelconque supériorité épistémologique par rapport aux arguments philosophiques, notamment d’auteurs païens. Ces auteurs utilisent donc une forme de pluralisme épistémologique, parfois une forme de probabilisme, pour évacuer le fantasme de la double vérité inventé par Etienne Tempier en 1277, y compris sur des questions épineuses comme celle de la nécessité et de la contingence ou de l’unicité de l’intellect attribuée à Averroès. On voit donc naître au tournant de cette époque à Bologne certaines méthodes qui resteront centrales à la Renaissance, notamment chez Pietro Pomponazzi.

La deuxième partie du livre, intitulée « contextes, thèmes, figures », aborde les mêmes questions sous des angles légèrement différents. Dans le chapitre VIII, Roberto Lambertini s’intéresse à la place d’Aristote dans la réflexion politique en Italie au début du XIVe siècle. En effet, la première partie du livre a longuement abordé la philosophie naturelle, la médecine et dans une moindre mesure l’idéal éthique d’une « félicité intellectuelle », mais il restait à comprendre la place de la philosophie pratique d’Aristote dans l’enseignement des facultés des arts italiennes. Certains statuts universitaires attestent l’existence d’un enseignement de l’Éthique à Nicomaque ou de la Politique, mais nous n’avons conservé aucun commentaire des auteurs mentionnés dans la première partie du livre. Certes, nous connaissons deux commentaires aux Économiques d’Aristote rédigés par des médecins (Bartolomeo da Varignana et Ugo Benzi), nous savons aussi que la philosophie pratique d’Aristote était lue et commentée dans certains studia des ordres mendiants (le dominicain Guido Vernani a commenté la Politique), mais la situation des philosophes aristotéliciens de Bologne est moins claire. Roberto Lambertini propose donc un panorama extrêmement utile des différentes interprétations de la Politique d’Aristote chez des penseurs des ordres mendiants comme Ptolémée de Lucques et Guillaume de Sarzano, et chez des laïcs comme Marsile de Padoue et Dante.

Dans le chapitre IX, Sonia Gentili se penche sur un autre aspect fondamental pour comprendre ce qu’était la philosophie à l’époque de Dante : l’écriture en langue vulgaire. En s’appuyant sur plusieurs cas, dont la traduction de la Summa Alexandrinorum en italien par le médecin bolonais Taddeo Alderotti, S. Gentili parvient à montrer à quel point l’exercice de vulgarisation dépasse le simple geste de traduction et charrie avec lui plusieurs idées chères aux artiens de l’époque et dont certaines se retrouvent ensuite chez Dante, comme la théorie de la double béatitude. Mais elle montre aussi que Taddeo Alderotti utilise aussi le vocabulaire biblique pour rendre certaines parties du texte original.

Dans le chapitre X, Paolo Falzone offre une introduction magistrale aux principaux thèmes du Convivio de Dante à la lumière des chapitres précédents. En effet, d’un côté, Dante semble reprendre certaines thèses chères aux artiens de Paris et de Bologne, comme celle de la double béatitude, ce qui l’inscrirait pleinement dans le contexte si bien décrit dans ce livre, mais, de l’autre, il se réfère plus volontiers aux théologiens des studia mendiants qu’il a fréquentés à Florence et P. Falzone montre qu’une lecture politique du Convivio et de la Commedia nous invite à situer le poète dans toute la complexité du contexte politique italien abordé dans le chapitre VIII par Roberto Lambertini. D’un point de vue formel, le Convivio doit être rapproché des autres tentatives de « vulgarisation » étudiées par Sonia Gentili et il va de soi que Dante connaît les débats philosophiques reconstruits par Gianfranco Fioravanti dans la première partie du livre. Bref, ce chapitre est en quelque sorte l’aboutissement du livre, dont l’ambition était d’éclairer la nature et la pratique de la philosophie à l’époque de Dante.

Les éditeurs ont pourtant décidé d’ajouter un dernier chapitre dans lequel Sonia Gentili s’interroge sur la place et le rôle de la philosophie dans l’œuvre de Pétrarque. Contre l’image d’un Pétrarque opposé aux philosophes, S. Gentili tente de montrer la dimension philosophique de son œuvre à partir de son usage des Tusculanes de Cicéron, malgré ses critiques acerbes contre le savoir scolastique et contre Aristote en particulier.

Saluons une fois de plus, pour conclure, cette magnifique synthèse collective qui renouvelle profondément les cadres de l’historiographie traditionnelle sur Dante et son contexte en offrant une vision synoptique et contrastée de la philosophie pratiquée en Italie au tournant des XIIIe et XIVe siècles.

Aurélien ROBERT (CNRS, Centre d’Études Supérieures de la Renaissance, UMR 7323)

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Pour citer cet article : Aurélien ROBERT, « Carla CASAGRANDE et Gianfranco FIORAVANTI (éd.), La filosofia in Italia al tempo di Dante, Bologna, Il Mulino, « Le vie della civiltà », 2016 » in Bulletin de Philosophie médiévale XIX, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 641-672.

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Richard KILVINGTON, Quaestiones super libros Ethicorum. A Critical Edition with an Introduction, éd. Monika Michalowska, Leiden-Boston, Brill, « Studien und Texte zur Geistesgeschichte des Mittelalters », 2016, 342 p.

Richard Kilvington (mort en 1361) est resté célèbre pour ses œuvres de logique et de physique écrites dans le style caractéristique des « Calculateurs d’Oxford » dont il fut l’un des membres éminents, aux côtés de Thomas Bradwardine, William Heytesbury ou Richard Swinshead. Outre ses Sophismata, œuvre emblématique, Kilvington est l’auteur d’un commentaire sur la Physique et le De generatione et corruptione d’Aristote, d’un commentaire sur les Sentences de Pierre Lombard, et du commentaire sur l’Éthique à Nicomaque qui vient d’être édité par Monika Michalowska. À ce jour, seuls ses Sophismata avaient fait l’objet d’une édition critique par B. et N. Kretzmann en 1990. Il faut donc saluer ce travail d’édition parfaitement réalisé à partir des onze manuscrits connus à ce jour, car il nous permet de mieux connaître la pensée de Richard Kilvington ainsi que les débats des années 1330 à Oxford.

Ce commentaire par questions fait probablement suite aux cours sur l’Éthique à Nicomaque que Kilvington a donnés dans les années 1324-1326 à Oxford, même si sa forme définitive date de 1332 selon M. Michalowska. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un commentaire suivi du texte d’Aristote, mais d’un choix de dix questions, qui couvrent les livres II à VI seulement (deux questions pour le livre II, quatre pour le III, deux pour le IV, une pour le V et une pour le VI). Ces questions, toutes formulées à partir d’une assertion présente dans l’Éthique à Nicomaque, ont la même structure : une série d’arguments d’ordre physique ou logique apparemment opposés à la thèse d’Aristote, le rappel de cette thèse, une courte determinatio dans laquelle Kilvington montre qu’il est possible de défendre le Stagirite avec les bons outils conceptuels, puis une longue réponse aux arguments de départ. Il est donc évident que le critère qui a présidé au choix de ces questions est la possibilité d’appliquer à certains thèmes de l’éthique aristotélicienne les nouveaux outils d’analyse logico-physiques mis en place dans ses Sophismata ou dans son commentaire à la Physique d’Aristote. Aussi le texte ne contient-il aucune question sur le bonheur ou l’amitié, et à part une question sur la liberté de la volonté et une autre sur la légitimité des punitions par les législateurs, le reste porte essentiellement sur les vertus morales, auxquelles sont appliquées des réflexions sur le premier instant de changement ou sur l’intension et la rémission des formes par exemple.

Un exemple suffira à illustrer cette méthode. Dans la première question, Richard Kilvington se demande si toute vertu morale est engendrée à partir d’actions, comme le dit Aristote à de nombreuses reprises. L’enjeu est ici de savoir s’il est possible de déterminer l’instant de changement à partir duquel le sujet devient vertueux. L’exercice est d’autant plus difficile que l’habitus vertueux requiert la répétition de l’acte pour que l’agent puisse être dit véritablement vertueux, comme s’il existait des degrés dans la qualité morale progressivement acquise dans le temps. La première partie de la quaestio ne donne pas moins de neuf arguments, fondés plus ou moins directement sur certains paradoxes logiques inspirés par ceux de Zénon d’Elée, pour montrer que la vertu ne peut pas être engendrée par la répétition de certaines actions. Reprenant des arguments présents dans ses Sophismata sur le premier et le dernier instant de changement, Kilvington montre comment concevoir le premier instant de l’engendrement de la vertu dans l’agent, même s’il faut concéder qu’elle existe au départ de manière très faible.

Les questions suivantes abordent des thèmes légèrement différents : la corruption des vertus morales par défaut ou excès (q. 2), le rapport de survenance entre action vertueuse et plaisir (q. 3), la liberté de la volonté (q. 4), le milieu dans la vertu (q. 5), sur le juste moment de la peine par les législateurs (q. 6), à nouveau sur la notion de milieu dans la libéralité (q. 7), puis trois questions sur des vertus particulières (magnanimité dans la q. 8, justice dans la q. 9 et prudence dans la q. 10). Chacune de ces questions constitue un prétexte pour une analyse logico-physique du changement.

Il s’agit donc d’un texte extrêmement original qui montre bien l’ambition des Calculatores d’analyser tous les phénomènes quantifiables avec leurs propres outils. Face à la difficulté des arguments, on regrettera que l’introduction doctrinale soit si brève, même si Monika Michalowska renvoie dans ses notes à plusieurs de ses études parues sous forme d’articles. Espérons donc que cette édition sera suivie d’une monographie replaçant le foisonnement théorique de l’éthique de Kilvington dans le contexte des débats oxoniens des premières décennies du XIVe siècle.

Aurélien ROBERT (CNRS, Centre d’Études Supérieures de la Renaissance, UMR 7323)

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Pour citer cet article : Aurélien ROBERT, « Richard KILVINGTON, Quaestiones super libros Ethicorum. A Critical Edition with an Introduction, éd. Monika Michalowska, Leiden-Boston, Brill, « Studien und Texte zur Geistesgeschichte des Mittelalters », 2016 » in Bulletin de Philosophie médiévale XIX, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 641-672.

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