Auteur : Raphaël Authier et Florian Rada

Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, Science de la logique. Livre deuxième – L’essence, présenté, traduit et annoté par Bernard Bourgeois, Paris, Vrin, 2016, 235 p. ; Science de la logique. Livre troisième – Le concept, présenté, traduit et annoté par Bernard Bourgeois, Paris, Vrin, 2016, 329 p.

Cette nouvelle traduction, fruit d’un travail de plusieurs années, et dont le premier volume était paru en 2015, vient compléter celles de l’Encyclopédie des sciences philosophiques et de la Phénoménologie de l’esprit. Son grand mérite est d’offrir au lecteur français une version complète, cohérente et maniable d’un texte dont la difficulté n’est plus à prouver. Tout en présentant les mêmes qualités que la traduction de la première partie de la Science de la logique, ces deuxième et troisième volumes, qui n’ont pas besoin de juxtaposer deux versions du texte, sont d’une lecture plus aisée. Les quelques variantes des éditions allemandes signalées en note facilitent à la fois le travail ponctuel du chercheur et la lecture continue de l’ouvrage. Le résultat du travail considérable de B. Bourgeois s’avère particulièrement lisible, même si le traducteur se donne une marge de manœuvre assez restreinte en voulant respecter rigoureusement la lettre du texte, et par exemple l’ordre des mots du texte allemand.

Peut-être pourra-t-on simplement, avec l’humilité qui s’impose face à un travail d’une telle ampleur, discuter certains choix de traduction. Concernant L’essence, outre le concept de Beschaffenheit dont le dernier Bulletin avait déjà fait état, nous pourrions relever que la volonté maintenue de traduire le terme éminemment problématique de Dasein par « être-là », si elle s’avère justifiée et compréhensible dans un grand nombre de cas où le terme a un sens technique, reste plus difficilement compréhensible lorsqu’il s’agit de traduire une expression figée comme Beweis von Gottes Dasein (ainsi p. 118). Bien que justifié par la présence dans le texte hégélien de deux termes distincts (Dasein et Existenz), une légère entorse à la rigueur lexicologique aurait permis de resituer le propos dans le cadre classique du problème de l’existence de Dieu. Dans le sens inverse, ce que l’auteur reconnaît comme un pis-aller pour distinguer Ding et Sache au moyen d’une majuscule peut être source de confusion dans la traduction de l’expression particulièrement délicate Sache an sich, ce que la note de la p. 77 ne vient pas complètement dissiper.

Concernant Le concept, nous pourrions mentionner la question de la finalité. Le terme de Zweck est rendu par « but », et non par « fin », alors même que « finalité » traduit Zweckmäßigkeit (ainsi p. 202) et que « relation de finalité » traduit Zweckbeziehung (p. 203). B. Bourgeois tranche ainsi l’alternative encore présente dans sa traduction de la Logique de l’Encyclopédie, entre l’usage quasi généralisé du terme de « but », et la présence occasionnelle du terme de « fin » (voir notamment la Rem. du § 50 du « Concept préliminaire » de l’Encyclopédie), alors qu’il était là aussi question de la finalité organique. Le choix du terme français de fin aurait sans doute renforcé la cohérence lexicale de la traduction, et rendu plus clair le contexte philosophique de certains passages, en particulier lorsque Hegel discute, dans le chapitre de la logique du concept consacré à la téléologie, les conceptions aristotélicienne et kantienne de la finalité. Quant au terme de « but », il aurait alors pu être utilement conservé pour traduire l’allemand Ziel, que B. Bourgeois rend par « terme visé » (par exemple p. 299).

De façon plus subsidiaire, nous pourrions regretter l’absence de référence aux éditions allemandes les plus utilisées dans les travaux scientifiques, l’auteur préférant indiquer systématiquement la pagination de l’édition originale. Remarquons par ailleurs que les avant-propos, qui ne constituent pas des introductions, contrairement aux autres traductions publiées par B. Bourgeois, laissent le lecteur entrer directement dans l’œuvre, bien qu’ils fassent référence, sur le mode de l’allusion, à un certain nombre de débats concernant l’interprétation de la Science de la logique. Cette brièveté relative est toutefois agréablement compensée par un important travail d’interprétation fourni dans les notes de bas de page, qui permettent régulièrement au lecteur de se retrouver dans la progression spéculative. Ajoutons que ces notes présentent l’avantage supplémentaire de recontextualiser fréquemment le propos de la « grande logique » dans l’édifice du système hégélien que constitue l’Encyclopédie. On ne pourrait conclure autrement qu’en soulignant l’intérêt scientifique et philosophique considérable de ces volumes, qui devraient désormais faire référence, pour la recherche hégélienne et l’histoire de la philosophie en général.

Raphaël AUTHIER (Université Paris IV Sorbonne) et Florian RADA (Université Paris I Panthéon-Sorbonne)

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Pour citer cet article : Raphaël AUTHIER & Florian RADA, « Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, Science de la logique. Livre deuxième – L’essence, présenté, traduit et annoté par Bernard Bourgeois, Paris, Vrin, 2016, 235 p. ; Science de la logique. Livre troisième – Le concept, présenté, traduit et annoté par Bernard Bourgeois, Paris, Vrin, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

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