Auteur : Christian Leduc

The Leibniz-Arnauld Correspondance. With Selections from the Correspondance with Ernst, Landgrave of Hessen-Rheinfels, ed. and trans. by Stephen Voss, New Haven/London, Yale University Press, 2016, 410 p.

Les œuvres de Leibniz publiées dans les Sämtliche Schriften und Briefe des Académies de Berlin-Brandenburg et de Göttingen constituent une source textuelle désormais fiable et qui s’est imposée pour tout autre travail d’édition ou de traduction futur. C’est le cas de la correspondance entre Leibniz et Arnauld, dont on sait l’importance pour comprendre des parties centrales de la pensée leibnizienne. L’édition de l’Académie a notamment montré que certaines lettres ont été fortement retravaillées par Leibniz plusieurs années après l’échange effectif, puisqu’il projeta de les publier. Les lettres ne sont jamais parues du vivant de Leibniz, mais il est primordial de faire la distinction entre les copies et brouillons du milieu des années 1680, dont certaines ont été effectivement envoyées et lues par Arnauld, et les lettres retravaillées, probablement dix ans plus tard, époque durant laquelle Leibniz modifie des positions centrales de sa métaphysique et apporte des corrections terminologiques notables. Les éditions précédentes de la correspondance, principalement celles de Foucher de Careil et de Gerhardt, ne tiennent pas compte de ses corrections et doivent par conséquent être délaissées au profit du travail de l’Académie.

Dans le monde anglophone, plusieurs traductions de la correspondance existent, la plus complète étant celle de H. T. Mason, maintenant vieille cependant de plus d’une cinquantaine d’années. Il était donc nécessaire de produire une nouvelle traduction des textes de la correspondance à partir de versions plus fiables maintenant connues. C’est ce travail que propose Stephen Voss par le présent volume paru dans la série The Yale Leibniz, dans lequel on retrouve aussi l’original français. Voss ne s’est toutefois pas contenté de reproduire les textes français accessibles dans les Sämtliche Schriften und Briefe pour ensuite les traduire, mais a jugé nécessaire de reprendre le travail d’établissement des pièces à partir des sources primaires disponibles : les manuscrits conservés à la Landesbibliothek de Hanovre certes, mais aussi ceux des archives Port-Royal à Utrecht et, pour ce qui concerne certaines lettres du Landgrave Ernst de Hessen-Rheinfels, des bibliothèques de l’université et du Land de Kassel. La motivation qui anime l’auteur de cette nouvelle édition est clairement annoncée : puisque les versions conservées dans les fonds d’archives sont pour la plupart des copies, souvent différentes les unes des autres, Voss affirme que son édition constitue en réalité une reconstruction qui prétend s’approcher le plus possible des premiers manuscrits de Leibniz que nous ne possédons plus. Le volume contient ainsi l’essentiel des variantes, ratures et modifications des lettres de la correspondance entre Leibniz et Arnauld, ainsi que de quelques lettres du Landgrave qu’il est désormais d’usage d’intégrer en tant qu’intermédiaire entre les deux auteurs. Voss a par ailleurs regroupé en fin de volume les changements apportés par Leibniz lorsqu’il a retravaillé ses propres lettres, ce qui est particulièrement utile.

Le projet est dans son ensemble tout à fait louable : une nouvelle traduction de la correspondance Leibniz-Arnauld était sans conteste devenue nécessaire. La traduction me semble d’ailleurs en général excellente et évite certains écueils que l’on trouve par moments dans d’autres traductions anglophones. Toutefois, on peut sérieusement se poser la question de la pertinence de la nouvelle édition qui l’accompagne. Le volume est le résultat d’une quantité considérable de travail, mais force est malheureusement d’admettre qu’un nouvel établissement des textes n’était peut-être pas nécessaire. L’édition de l’Académie parue il y a près d’une dizaine d’années constitue une version éprouvée, contenant l’essentiel des variantes et ratures, et à laquelle les chercheurs se réfèrent principalement. Celle de Voss permet certes de retrouver facilement les références et la pagination des volumes de l’Académie, mais elle s’en distingue sur certains points. L’ordre chronologique de publication des lettres n’est pas le même, et les deux ensembles sont par endroits divergeants : Voss inclut des lettres de Leibniz au Landgrave que l’Académie ne reproduit pas dans le volume A, II (mais en A, I), en particulier l’une du 12 aout 1686, l’autre du 9 juillet 1688, tandis qu’il omet l’extrait de la lettre du 14 septembre 1690 qu’on considère normalement comme exprimant le dernier effort de Leibniz pour relancer la correspondance, mais qui y met en fait un terme. Ces différences ne sont certes pas majeures, sauf peut-être quant à la chronologie des lettres, mais il est quand même curieux de refaire un travail déjà remarquablement accompli par la Forschungsstelle de Münster et qui est d’ores et déjà l’ouvrage de référence.

On peut aussi regretter une absence : on le sait, la correspondance entre Leibniz et Arnauld a comme base textuelle le Discours de métaphysique. Il est maintenant incontestable qu’Arnauld ne l’a pas lu, mais a seulement pris connaissance du sommaire que Leibniz fait parvenir au Landgrave en février 1686, et pour lequel il souhaitait recueillir les commentaires du théologien. Malgré tout, le Discours fait assurément partie de cet ensemble et doit être lu en parallèle des lettres échangées avec Arnauld. Il est donc étonnant que la présente traduction ne l’inclue pas et qu’elle prenne même essentiellement la correspondance comme une pièce à part du corpus leibnizien. Notons que l’introduction et les notes explicatives font aussi rarement référence au contenu du Discours et tentent peu d’expliquer la manière dont les lettres sont le prolongement de cet écrit majeur. En introduction, il aurait été souhaitable que soit davantage présenté le contexte théorique dans lequel se situe la correspondance, par rapport au Discours d’abord, mais également au regard d’autres écrits pertinents de Leibniz et d’Arnauld. Par exemple, on sait que la doctrine de la notion complète, dont il est abondamment question dans les lettres à Arnauld, se comprend à la lumière de plusieurs manuscrits sur la logique de la même époque, en particulier les Generales inquisitiones de analysi notionum et veritatum. Or l’édition de Voss ne mentionne pratiquement pas ces sources que l’on se serait attendu à voir mobiliser ; il est question de certaines influences, plus précisément celles d’Aristote et d’Archimède, mais les travaux contemporains de l’échange de Leibniz ont en l’occurrence été ignorés.

Ces regrets ne doivent toutefois pas faire oublier l’essentiel qui était de rendre accessibles en anglais des pièces majeures du corpus leibnizien en une traduction fondée sur une connaissance plus exacte et profonde des manuscrits. Cette nouvelle traduction s’imposera sans nul doute dans les recherches anglophones et remplacera les précédentes versions anglaises.

Christian LEDUC

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Pour citer cet article : Christian LEDUC, « The Leibniz-Arnauld Correspondance. With Selections from the Correspondance with Ernst, Landgrave of Hessen-Rheinfels, ed. and trans. by Stephen Voss, New Haven/London, Yale University Press, 2016 » in Bulletin leibnizien IV, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 563-639.

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Julia JORATI, Leibniz on Causation and Agency, Cambridge, Cambridge University Press, 2017, 224 p.

Le présent ouvrage constitue une étude extrêmement riche et documentée de ce que Julia Jorati nomme la philosophie de l’action de Leibniz. Elle y analyse les principaux points de doctrine de la métaphysique et de la morale leibniziennes qui concernent ce qu’on nommerait aujourd’hui l’« agentivité morale », sujet abondamment discuté dans la philosophie de l’esprit et la psychologie morale actuelles. Même si ces aspects de la pensée de Leibniz ont pour la plupart déjà fait l’objet d’études dans la littérature secondaire, le mérite principal du travail de Jorati consiste à les considérer dans un même ouvrage et à fournir par la même occasion plusieurs interprétations originales, cohérentes et très souvent convaincantes. Certaines théorisations, en particulier quant à la spontanéité et la téléologie, sont par ailleurs tout à fait inédites. Comme elle l’indique en introduction (p. 3), il ne s’agit pas d’examiner les thèses leibniziennes de manière à contribuer aux débats contemporains, de sorte que ses prétentions théoriques demeurent essentiellement historiques. Toutefois, Jorati n’hésite pas à s’inspirer par endroits de théories plus récentes qu’elle juge utiles pour éclairer et expliquer certains concepts et arguments leibniziens. Qu’on soit pour ou contre ce type de démarche, force est de constater que l’usage de recherches contemporaines ne se fait jamais au détriment d’un examen précis des sources textuelles leibniziennes.

Jorati débute par une explication générale de la métaphysique monadologique, essentiellement sur la base des textes de la maturité, pour ensuite se pencher sur les concepts leibniziens qui sont pertinents pour la suite des analyses, en particulier ceux de perception, d’appétition, d’action et de causalité. L’une des questions importantes à cet égard regarde précisément la source de l’action monadique que la plupart des commentateurs ont située dans la capacité appétitive de la monade. Pour Jorati, il faut au contraire considérer que ce sont les perceptions qui sont à proprement parler actives, par l’expression des choses de manière distincte, tandis que les appétitions constituent plutôt des tendances à produire de nouvelles perceptions (p. 23-24). Cette explication a notamment l’avantage de mieux caractériser les fonctions ontologiques respectives des propriétés perceptives et appétitives. Par la suite, il est question du pouvoir causal des monades que plusieurs interprètes ont fondé dans le changement que produisent les perceptions passées sur les perceptions actuelles. Puisqu’il n’existe pas de causalité réelle externe et inter-monadique d’après Leibniz, cette lecture pourrait sembler possible et confèrerait ainsi aux perceptions une puissance productive. Jorati y voit toutefois un problème de taille : les perceptions, comme modalités ou affections de la substance, ne possèdent pas véritablement de puissance causale, car c’est plutôt la substance elle-même qui devrait en être pourvue. Pour pallier cette difficulté, elle suggère de considérer la suite des perceptions comme une série continue et abstraite fondée dans la force primitive propre à la monade (p. 34-35). D’une part, il s’agirait bel et bien de placer le pouvoir causal dans la monade, d’autre part, de traduire cette séquence individuelle sous forme nomologique, telle que l’exige la doctrine de l’expression perceptive. Le problème principal que soulève cette position, et que Jorati mentionne elle-même, est qu’un tel continuum abstrait doit caractériser les séries idéelles et mathématiques et non les suites perceptives et appétitives de nature métaphysique. La solution qu’elle envisage consiste à maintenir que la continuité en question concerne les perceptions qui ne sont pas des quantités discrètes, comme le seraient les monades, thèse qu’il paraît quand même difficile d’adopter.

Les chapitres suivants servent à présenter un cadre conceptuel qui est par la suite mobilisé pour répondre à des problèmes plus directement liés à l’agentivité morale. Jorati propose deux typologies, l’une relative à la spontanéité, l’autre au caractère téléologique de la causalité monadique. Ces distinctions se recoupent et sont même présentées de manière schématique (p. 77). De façon générale, il s’agit de caractériser les états de la monade selon leur statut modal et de désigner ainsi (1) soit toutes les perceptions (par une spontanéité et une téléologie dite métaphysique), (2) soit seulement les perceptions actives (sur lesquelles se fonderait l’agentivité), (3) soit finalement les perceptions volontaires et rationnelles qui sont propres aux seuls esprits. La typologie des téléologies est particulièrement novatrice et permet de traduire des niveaux de tendances et de finalités selon la nature des perceptions. Une explication par cause finale dans l’ordre métaphysique des perceptions et des appétitions s’ajuste ainsi de manière plus précise aux genres de monades et à leurs états. Par exemple, la téléologie rationnelle permet de rendre compte des actions volontaires qui se fondent sur des intentions et des buts intellectifs et délibérés. Par ailleurs, Jorati défend l’idée d’une neutralité téléologique de principe dans la détermination ontologique des perceptions et appétitions : contrairement à ce que plusieurs commentateurs soutiennent, l’explication téléologique ne suppose pas toujours une portée normative individuelle qui s’expliquerait en termes de bien et de plaisir pour l’agent qui agit conformément à une fin (p. 78-79). Cette interprétation permet notamment d’expliquer le fondement de l’action monadique dans la spontanéité : le but qui motive l’agent à agir de telle ou telle manière ne concerne pas toujours un bien pour ce même agent, mais une finalité métaphysique s’inscrivant dans l’ordre téléologique de la nature.

Les derniers chapitres de l’ouvrage se consacrent à une série de problèmes relatifs au libre arbitre et à l’action morale. Une bonne partie d’entre eux vise à montrer la plausibilité théorique du compatibilisme leibnizien en examinant les termes de la question et les significations qu’ils possèdent dans le corpus. Il s’agit bien entendu d’un aspect très bien couvert dans la littérature et les analyses que nous propose Jorati sont ici un peu moins originales. Les critères de spontanéité, d’intelligence et de contingence font chacun, à différents degrés, l’objet d’explications néanmoins fécondes. Deux interprétations contribuent davantage à notre compréhension de la compatibilité entre déterminisme et libre arbitre chez Leibniz : d’une part, la détermination métaphysique des perceptions et appétitions doit se lire à partir du cadre téléologique qu’elle a décrit précédemment. La thèse selon laquelle la nécessité morale est compatible avec la volonté libre des monades intelligentes s’appuierait sur un cadre finaliste qui permet précisément de rendre compte des motifs et délibérations de l’esprit rationnel (p. 124). D’autre part, lorsque Leibniz s’oppose au déterminisme nécessitariste, il aurait surtout en vue la forme qu’il prend chez Spinoza partisan d’un nécessitarisme « aveugle » (p. 135-136). La notion leibnizienne de contingence ne saurait donc s’assimiler à un indéterminisme, comme nous l’entendons souvent aujourd’hui, mais à l’action dont le contraire est possible et dont la substance est véritablement cause par sa spontanéité.

Une dernière série de considérations porte plus précisément sur la volonté et l’action morale. C’est ici que Jorati puise dans la littérature contemporaine pour proposer une explication distincte des positions leibniziennes. Il est notamment question de la faiblesse de la volonté ainsi que des conditions de détermination de la responsabilité morale. Il s’agit de thèmes moins documentés dans la littérature et ces sections constituent des contributions tout à fait pertinentes pour la recherche sur Leibniz. On pense en particulier au lien qu’elle analyse entre la maîtrise que peut avoir un agent sur ses passions et son comportement et la responsabilité asymétrique qu’il doit assumer selon que le contrôle exercé est direct ou indirect (p. 205). La comparaison avec les travaux de Susan Wolf en philosophie morale est intéressante pour la compréhension proposée des thèses leibniziennes.

L’étude de Jorati est somme toute non seulement importante pour mieux comprendre la philosophie leibnizienne de l’action, mais permet aussi de réviser plusieurs interprétations qu’on en a données, du moins d’en démontrer des lacunes. Il y a par endroits une surabondance de théorisations qui sont étrangères au corpus leibnizien et on peut parfois se demander si elles sont toujours nécessaires. Par exemple, les types de spontanéités, bien que conceptuellement intelligibles, constituent des reconstructions interprétatives qui nous éloignent passablement des textes de Leibniz. Une conclusion générale fait par ailleurs défaut et aurait permis de rappeler les principaux acquis, mais aussi de situer de manière synthétique la nouvelle perspective avancée. Mais il s’agit sans conteste d’un ouvrage qui s’imposera comme une excellente contribution à la recherche leibnizienne et qui ne manquera pas de susciter d’importantes discussions.

Christian LEDUC

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Pour citer cet article : Christian LEDUC, « Julia JORATI, Leibniz on Causation and Agency, Cambridge, Cambridge University Press, 2017 » in Bulletin leibnizien IV, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 563-639.

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