Auteur : Cristian Moisuc

MUCENI, Elena, « Malebranche anti-stoïcien ? Bilan historiographique et nouvelles pistes de recherche », Dix-septième siècle, 2016/2, 271, p. 285-302.

Malebranche, champion de l’anti-stoïcisme radical au XVIIe siècle ? Ne nous hâtons pas d’embrasser sans réserve cette idée commode du paradigme historiographique traditionnel qui dépeint une guerre philosophique sans merci de tous les « augustiniens français » contre le « stoïcisme chrétien » : cet article, très nuancé du point de vue herméneutique, vient endiguer avec bonheur une certaine tendance à raidir les cadres des analyses consacrées à la philosophie dans la deuxième moitié du Grand Siècle. Revisitant quelques exégètes classiques (M. Adam, M. Spanneut, G. Rodis-Lewis, J. Moreau) ou contemporains (G. Gori) aussi prudents et attentifs qu’elle à l’évaluation de l’anti-stoïcisme de Malebranche, l’A. reprend la question formulant l’hypothèse (argumentée de manière convaincante) que la violente critique faite par l’oratorien dans la Recherche ne l’a cependant pas prémuni contre le « virus stoïcien » (selon l’expression célèbre d’H. Gouhier) qui s’est fait sentir dans les œuvres de maturité. L’A. ne remet pas en cause l’anti-stoïcisme de Malebranche mais propose une « atténuation, sinon une véritable remise en question du paradigme d’un Malebranche foncièrement anti-stoïcien » (p. 292). L’herméneutique de l’A. suppose une « interrogation des textes de manière plus approfondie » (p. 286) afin de confronter les « éléments implicites » aux « déclarations explicites » (p. 286). Outre l’identification, dans la Recherche, d’une troisième ligne d’attaque contre le stoïcisme, à part les deux lignes déjà repérées par l’exégèse malebranchiste (ce qui prouve que même dans cette direction de recherche toutes les choses n’ont pas été dites !), l’A. pointe certains thèmes essentiels de la philosophie de l’oratorien qui sont « fécondés par des thèmes stoïciens » (p. 294), jusqu’au point de créer, dans une œuvre de maturité comme le Traité de morale, une « proximité » avec le stoïcisme, au risque d’engendrer des « conflits et des incohérences avec les axiomes essentiels de l’occasionalisme » (p. 294). Les thèmes où il serait possible d’entrevoir l’influence stoïcienne sont la conception de la liberté (définie, dans une tonalité résolument anti-janséniste, comme « force de l’esprit »), de la société humaine (dont l’A. remarque des « ressemblances marquées avec la doctrine stoïcienne de l’oikeiosis », p. 300) et de la vertu « pratique » (point sur lequel il semble s’inspirer du De officiis). L’article met judicieusement en lumière, sans pour autant vouloir épuiser le potentiel de l’hypothèse initiale, l’influence lente et sous-jacente d’un « stoïcisme redivivus » (p. 302) que l’oratorien aurait repris tout naturellement dans les œuvres de maturité, après l’avoir combattu dans les œuvres de jeunesse. Une raison de plus d’éviter les lignes de démarcation trop rigides tracées par l’historiographie philosophique.

Cristian MOISUC

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin cartésien XLVII chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Cristian MOISUC, « MUCENI, Elena, « Malebranche anti-stoïcien ? Bilan historiographique et nouvelles pistes de recherche », Dix-septième siècle, 2016/2, 271, p. 285-302 » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

♦♦♦

ROUX, Alexandra, « Adam chez Leibniz et Malebranche : l’empire du concept et la voix du symbole », Dix-septième siècle, 2016/4, 273, p. 707-727.

Spécialiste reconnue de Schelling et de Malebranche, l’A. s’intéresse dans cet article au rôle que joue le symbole d’Adam dans la philosophie de Malebranche et de Leibniz. Plus qu’un symbole propre au discours théologique, Adam apparaît dans les œuvres de ces deux auteurs comme une « figure […] en vue de méditer la condition humaine » (p. 707). Ainsi l’A. veut-elle mettre au jour « l’enrichissement du symbole adamique par la philosophie », avec tous les bénéfices et les périls que cette démarche comporte, un des buts assumés de l’article étant de déterminer la résistance du symbole (théologique) aux contraintes des systèmes (philosophiques). Même si l’article se veut « modeste », l’enjeu qui l’anime est lourd, puisqu’il s’agit de surprendre chez les deux auteurs la manière dont Adam a glissé, peu à peu, du statut augustinien de premier pécheur au statut philosophique de premier homme. Avec acuité, l’A. remarque l’importance, tant pour Leibniz que pour Malebranche, de la figure d’Adam ante-lapsaire (p. 709), ce qui traduit une volonté commune (malgré les motivations différentes) de conférer à cet Adam un rôle philosophique proprement dit. On comprend, à lire les pages dédiées à l’Adam leibnizien (p. 709-718), que la figure de celui-ci intervient (notamment dans le Discours de métaphysique) au cours de l’élaboration de la notion de « substance individuelle » et que le philosophe s’est efforcé d’éviter autant que possible, lors de son échange épistolaire de 1686 avec Arnauld, le dangereux virage théologique que son correspondant essayait d’imprimer à la notion de « substance individuelle », accusée de mettre en danger la liberté de Dieu (p. 711). L’A. prouve que, pour maintenir la notion de « substance individuelle » à l’écart des enjeux théologiques, Leibniz a dû « brosser un portrait minimaliste d’Adam » et décrire ainsi un « Adam vague [qui] possède des prédicats réduits au minimum » (p. 716). L’A. souligne donc, à juste titre, que la réussite philosophique de la démarche leibnizienne est accompagnée par la perte de la dimension symbolique et historique, l’Adam leibnizien étant devenu « un nom transversal à tous les mondes possibles » (p.717). L’Adam malebranchiste (p. 719-727) n’est pas moins paradoxal, la figure du premier homme étant polysémique (soit comme le premier de la lignée des hommes, soit comme le Christ-à-venir dont parle saint Paul). Cette dualité paradoxale pour la philosophie mais très naturelle pour la théologie amène Malebranche à se concentrer, lui aussi, sur l’Adam d’avant la chute, qui « figure » Jésus-Christ. Les difficultés théologiques de cet Adam malebranchiste avant l’heure (selon l’expression célèbre de F. Alquié), se manifestent pleinement dans la question du rapport entre l’âme et le corps, décisif pour comprendre l’avènement et surtout la cause du péché originel, qui reçoit chez l’oratorien un traitement philosophique et une définition quasi-mécaniste (maintenue dans toutes les œuvres et la Correspondance), à savoir la perte du pouvoir exceptionnel de suspendre la communication des mouvements du corps à l’âme. L’A. insiste sur le statut « exceptionnel » de ce pouvoir réel d’Adam ante-lapsaire (p. 722) qui oblige cependant Malebranche à le penser comme un « rien » suspensif (p. 726), ce qui soulève de redoutables difficultés quant à la nature de cet « être sans épaisseur » (p. 726), dont le statut bascule incessamment entre le caractère « exotique », de par sa condition ante-lapsaire et le caractère « fraternel », à cause de sa finitude post-lapsaire (p. 727).

Cristian MOISUC

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin cartésien XLVII chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Cristian MOISUC, « ROUX, Alexandra, « Adam chez Leibniz et Malebranche : l’empire du concept et la voix du symbole », Dix-septième siècle, 2016/4, 273, p. 707-727 » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

♦♦♦