Auteur : Christophe Grellard

Dallas G. DENNERY II, The Devil Wins. A History of Lying from the Garden of Eden to the Enlightenment, Princeton, Princeton University Press, 2015, xi-331p.

Après un livre consacré au statut culturel et épistémologique de l’apparence (Seeing and Being Seen in the Later Medieval World : Optics, Theology and Religious Life, Cambridge, Cambridge UP, 2005), Dallas Denery poursuit son analyse des discours produits au tournant du Moyen Âge et de la Modernité sur la construction sociale d’une forme de relativisme. Le champ d’enquête et l’amplitude chronologique se sont élargis, puisque D. Denery affronte désormais l’immense question du mensonge, en prenant en compte, schématiquement, la période de la construction (puis de la déconstruction) intellectuelle des dogmes chrétiens, des Pères de l’Église jusqu’aux Lumières. Mais le cœur de sa démarche reste toujours le même : il s’agit d’examiner comment s’articulent les discours théoriques qui encadrent normativement la vie religieuse, afin de montrer comment progressivement une norme du vrai, objective et extérieure, est subjectivement et socialement appropriée. À ce titre, il apparaît clairement que les transformations intellectuelles essentielles se jouent entre le XIVe et le XVIe siècle, ce qui conduit D. Denery à dénoncer dès l’introduction (p. 6-8) une certaine historiographie moderniste qui oblitère la part médiévale de la Modernité et qui se condamne à ne pas comprendre l’origine des phénomènes qu’elle décrit. C’est cette mise en garde qui justifie ici une histoire intellectuelle sur le temps long, pas loin de 2000 ans finalement !

Le lecteur ne doit néanmoins pas s’y tromper. Il ne doit pas s’attendre à une histoire linéaire, un grand récit du mensonge dans l’Occident chrétien. D. Denery est un héritier d’Amos Funkenstein, pas d’Arthur Lovejoy. Du reste, une telle histoire, à supposer qu’elle fût réalisable (ce dont on peut douter), serait sans doute assez fastidieuse et d’une utilité réduite. De façon plus dynamique, D. Denery privilégie une approche fragmentée dans cinq « narrations », organisées autour d’un point focal et qui permettent d’examiner comment se transforme le rapport des hommes au mensonge, qui est ici bien davantage un symptôme de l’évolution générale de notre société. Il ne s’agit donc pas de rechercher l’exhaustivité des auteurs ou des thèmes, mais plutôt d’identifier les aspects et les textes paradigmatiques qui fixent les questions, et les réponses possibles. Il ne s’agit pas davantage de produire une généalogie foucaldienne, à la mode aujourd’hui, car D. Denery ne recherche pas tant des filiations que des airs de famille, afin d’identifier les recompositions desdites familles.

La question principale déclinée au cours de ces cinq narrations est la suivante : peut-il être acceptable de mentir ? Cette question est en fait équivalente à une autre, selon D. Denery : comment peut-on vivre dans un monde déchu ? En fait, c’est donc toute la question de notre rapport à la contingence qui est considérée. Le point important que veut mettre en évidence D. Denery, c’est qu’il n’y a pas de réponse unique à cette question, y compris au Moyen Âge. La démarche qui consiste à multiplier les narrations vise ainsi à rendre compte de cette pluralité des réponses et de leur inclusion dans une tendance plus large qui conduit d’une conception uniformément morale et rigide de la question à une approche plus sociale qui appréhende le mensonge comme un outil de gestion de la contingence. Pour le montrer, D. Denery considère deux types de discours structurants, celui du théologien dans la première partie, celui du « laïc » (en l’occurrence, le courtisan et la femme) dans la seconde partie. Le discours du théologien est décliné en trois chapitres : le diable, Dieu, l’homme. Dans le premier chapitre, D. Denery examine la réception du texte de la Genèse pour le replacer ensuite dans une réflexion plus large sur le rapport entre mensonge et obéissance. Quelques pages tout à fait remarquables consacrées à Jacobus Acontius montrent bien que la question clé est liée à la difficulté – épistémologique – de parvenir à la vérité. À l’arrière-plan donc, c’est la question du faillibilisme et du scepticisme, à laquelle D. Denery a consacré plusieurs travaux, qui est en jeu. De ce fait, se noue un lien surprenant, et peut-être involontaire, entre le diable et le courtisan, puisque le chapitre quatre consacré au courtisan insiste de la même manière (mais de façon plus éthique qu’épistémologique) sur la question du scepticisme et du rapport à la faillibilité. C’est la même question que l’on retrouve dans les chapitres consacrés à la tromperie divine et à la casuistique. Mais surtout, par une sorte de ruse diabolique, c’est bien le chapitre consacré aux femmes qui fait apparaître la subversion sociale d’une idéologie éthico-médicale véhiculée dans l’Antiquité et au Moyen Âge. Les pages consacrées à Christine de Pizan indiquent un tournant médiéval fondamental dans la considération du problème du mensonge. Chaque fois en effet, un auteur ou un couple d’auteurs (Augustin et Luther, Jacobus Acontius, Jean de Salisbury, Pascal, etc.) fonctionnent comme autant de paradigmes indiciaires, tantôt de la cristallisation d’un problème, tantôt de son renversement.

Finalement, ce qui apparaît clairement dans les narrations mises en place par D. Denery, c’est que l’histoire du mensonge ici proposée est celle de l’arbitre du vrai. On passe progressivement d’une norme objective et extérieure à une norme socialisée, subjective et intérieure. On le voit, l’historiographie des modernistes critiquée en introduction n’a pas été fondamentalement subvertie. Simplement, la myopie propre à leur démarche est apparue en pleine lumière, et il ressort, une fois ce livre refermé, que l’on comprend mieux les problèmes, leur formation et leur dénouement (provisoire) quand ils sont replacés dans la longue durée. C’est une belle leçon de méthode en histoire intellectuelle que nous livre D. Denery.

Christophe GRELLARD (EPHE)

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Pour citer cet article : Christophe GRELLARD, « DENNERY II, Dallas G., The Devil Wins. A History of Lying from the Garden of Eden to the Enlightenment, Princeton, Princeton University Press, 2015 », in Bulletin de Philosophie médiévale XIX, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 641-672.

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