Auteur : Dan Arbib

THIROUIN, Laurent, Le défaut de la méthode. Lecture des Pensées selon leur ordre, Paris, Champion, 2015, 258 p.

Il s’agit là d’un recueil d’études interrogeant les liasses et le classement des Pensées opéré par Pascal tel que Lafuma l’a mis en évidence – en somme de réconcilier « science philologique » et « travail herméneutique » (p. 8). La base des interprétations proposées est donc le classement temporaire de 1658, « principal vestige » de la disposition des matières, disposition qui fait toute la spécificité du discours pascalien (fr. Sellier 575) et dont l’A. analyse le concept (p. 9). L’hypothèse de lecture est que chaque fragment doit être lu à partir de sa liasse, et le sens de la liasse à partir de sa position dans la trajectoire indiquée par la Table datée par l’A. de 1658. Ainsi, l’A. entreprend-il par exemple de restaurer la logique par laquelle on passe de la liasse « Vanité » à la liasse « Misère », de comprendre à nouveau frais le concept de transition dans la liasse « Transition de la connaissance de l’homme à Dieu », ou de mettre en évidence « l’architecture et la signification » des premières liasses des Pensées (p. 71-96).

Les études ici sont demeurées classiques dès leur publication dans divers revues ou collectifs et le lecteur se réjouit que leur accès lui soit à présent facilité ; elles témoignent toute d’une fréquentation assidue et nourrie du corpus pascalien, d’une interrogation sans cesse relancée, exprimée en termes simples et avec la bonne foi qui caractérise les meilleurs commentateurs. Nous retiendrons entre toutes, comme directement susceptible d’intéresser les lecteurs du Bulletin cartésien, l’étude publiée en 1994, dans Littératures classiques (20), sous le titre « Le défaut d’une droite méthode » (p. 51-67) : reprenant le fr. S 644, où, comme V. Carraud l’avait déjà souligné (Pascal et la philosophie, Paris, 1992, p. 199), apparaît l’ « hapax cartésien » de « méthode » dans les Pensées, l’A. y montre la conjugaison toute pascalienne entre la méfiance à l’égard d’une droite méthode et son non moins grand souci de l’ordre – double mouvement qui aboutit à une « dispositio éclatée » (p. 65) dans laquelle on peut reconnaître l’ « ordre de la charité » « dont la figure emblématique est la digression » (p. 65 ; cf. fr. S 329). On notera au passage la discussion avec le D. de la Deuxième partie du Discours de la méthode (p. 59-60) : « L’alternative est simple : soit on touche au réel et, quelles que soient ses prétentions méthodologiques, on ne garde pas l’ordre qu’on s’était fixé […] ; soit on respecte avec exactitude l’ordre initialement postulé, […] mais on n’accède jamais à la réalité profonde des problèmes que l’on considère » (p. 60). Le cartésien objecterait peut-être à ces analyses remarquables que l’ordre prisé par D. n’est justement pas « l’ordre mathématique » (p. 60), et que les règles de la méthode cartésienne, étant celles de la recherche, ne sauraient être disqualifiées par le refus de l’ordre quant à l’exposition qui caractérise Pascal – édifiant sur ce point le fait que, « des trois principaux objets [que l’on peut avoir] dans l’étude de la vérité », De l’esprit géométrique balaie dès l’ouverture celui de « découvrir la vérité quand on la cherche » (Œuvres complètes, III, éd. Jean Mesnard, Paris, 1991 – alors que c’était là le seul objet qui intéressât vraiment D. Les deux auteurs pourraient alors moins diverger qu’il n’y paraît, tous deux reconnaissant l’inadaptation de la voie analytique à l’entreprise de persuasion de la vérité (IIae Responsiones, AT VII 156, 14).

Dan ARBIB

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Pour citer cet article : Dan ARBIB, « THIROUIN, Laurent, Le défaut de la méthode. Lecture des Pensées selon leur ordre, Paris, Champion, 2015, 258 p. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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