Auteur : Daniel Garber

DESCARTES, René, BEECKMAN, Isaac & MERSENNE, Marin, Lettere, 1619-1648. Testi latini e francesi a fronte, a cura di Giulia Belgioioso e Jean-Robert Armogathe, Milan, Bompiani, 1674 p.

Ce volume appartient à la collection des « Classiques de l’Occident » (« Il Pensiero Occidentale ») publiée chez Bompiani. La grande majorité de ses titres sont consacrés à la publication d’un auteur dans sa ou ses langue(s) d’origine, avec traduction italienne en regard. Un bon exemple en est la magnifique édition complète des œuvres et de la correspondance de D., publiée il y a quelques années sous la direction de G. Belgioioso (René Descartes, Opere, 1637-1649 ; Opere postume, 1650-2009 ; Tutte le lettere, 1619-1650 – cf. BC XL, 1.1.1., 1.1.2., 1.1.3.). Mais ce volume est différent : il se compose de l’ensemble des lettres échangées entre D., Beeckman et Mersenne, ainsi que d’une copieuse étude introductive. Presque toutes les lettres étaient déjà connues : en effet, bien que ce volume-ci propose de petits changements et de nouvelles propositions de datation, toutes les lettres entre D. et Mersenne et D. et Beeckman avaient déjà été publiées dans la précédente édition Bompiani. Les textes eux-mêmes étaient pratiquement tous disponibles dans cette dernière édition, dans l’édition Adam-Tannery, dans l’édition de C. de Waard et alii de la Correspondance du P. Marin Mersenne (Paris, 1932-1988) ou dans le Journal de Beeckman édité par C. de Waard (Journal tenu par I. Beeckman de 1604 à 1634, 4 vol., La Haye, 1939-1953). La seule exception est la lettre de D. à Mersenne datée du 27 mai 1641, trouvée et publiée en 2010 par E.-J. Bos (cf. BC XL, Liminaire), qu’on trouvera ici p. 1278-1285. Mais alors pourquoi publier à nouveau des lettres déjà aisément disponibles dans les éditions standards ?

C’est à cette question que les éditeurs, l’un et l’autre éminents érudits bien connus des lecteurs du Bulletin cartésien, entendent répondre dans leur introduction. L’ouvrage s’ouvre en effet par une longue analyse des auteurs dont ils ont choisi de publier la correspondance et de ce que cette dernière, prise comme un seul ensemble, nous apprend. Leur thèse est que la correspondance savante dans laquelle sont engagés D., Beeckman et Mersenne, constitue une nouvelle manière de pratiquer la science (p. 17 sqq.), ce qu’ils appellent un « laboratorio intellettuale » (p. 56) ou une académie européenne (p. 17). Il leur arrive même de comparer ces échanges à une « cantata a tre voci » (p. 39). D’une manière générale, ils attirent l’attention sur le fait que les conversations entre les trois savants ne se concentrent pas sur le projet très large de remplacer la philosophia recepta par une nouvelle science, mais se nourrissent plutôt de discussions très précises sur des problèmes très précis, des observations ou des expériences déterminés. Les éditeurs examinent également en détail ce que nous pouvons apprendre en lisant les lettres d’un seul tenant. Après un examen très utile du contexte biographique des trois correspondants (p. 24-38), ils analysent un certain nombre d’aspects des échanges effectifs, illustrant leur caractérisation générale par des exemples particuliers. Ils consignent certaines des interactions, le va-et-vient, le ton et la stratégie de la correspondance, y compris les aspects scientifiques et personnels. Ils notent les différents tempéraments intellectuels des trois correspondants : l’ouverture d’esprit de Mersenne, la réticence de D. à donner trop de détails, en particulier à propos de ses publications (« le lettere di Descartes a Mersenne nascondono più che svelare », p. 55), et l’hostilité croissante entre D. et Beeckman (p. 56-58). Quant aux textes proprement dits, ils sont bien édités et bien annotés, avec un commentaire textuel, philosophique et scientifique parfaitement à jour. Mais le véritable apport du volume est d’arracher ces textes aux ensembles auxquels ils appartiennent et où ils sont habituellement publiés accompagnés des lettres d’autres correspondants, et de les présenter comme une seule longue conversation. Ces lettres ne font plus partie d’un plus grand corpus de correspondance comptant une grande variété de correspondants, mais constituent une conversation cohérente, nous donnant une image très différente des trois figures représentées. Cette entreprise a donc pour avantage d’isoler les lettres de D., Beeckman et Mersenne, et de permettre au lecteur d’entendre leur conversation. Il est certes un peu décevant que Beeckman soit si peu représenté dans le volume : huit lettres lui sont adressées et il en écrit sept, sur un total de 169 lettres. Mais cela, bien sûr, n’est pas la faute des éditeurs : ces derniers nous dotent de tous les outils nécessaires pour recomposer l’histoire autant que possible, et reconstruire le laboratoire philosophique et l’académie virtuelle à laquelle participent les trois correspondants. Les textes, les notes et l’introduction sont augmentés d’un index commode, d’une concordance avec les principales éditions, d’une très utile bibliographie, ainsi que d’une liste des sources imprimées et manuscrites des lettres.

Daniel GARBER [trad. D.A.]

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Pour citer cet article : Daniel GARBER, « DESCARTES, René, BEECKMAN, Isaac & MERSENNE, Marin, Lettere, 1619-1648. Testi latini e francesi a fronte, a cura di Giulia Belgioioso e Jean-Robert Armogathe, Milan, Bompiani » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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