Auteur : David Wittmann

Susanne HERRMANN-SINAI & Lucia ZIGLIOLI (éd.), Hegel’s Philosophical Psychology, New York and London, Routledge, 2016, 285 p.

Cet ouvrage collectif d’excellente facture porte exclusivement sur la psychologie hégélienne et s’inscrit clairement dans le sillage des études actuelles qui montrent un vif regain d’intérêt pour l’esprit subjectif, partie de l’Encyclopédie qui, jusque très récemment, semblait relativement négligée. Michael J. Inwood examine la critique hégélienne de la physiognomonie et de la phrénologie tout à la fois dans l’Encyclopédie et dans la Phénoménologie ; dans l’œuvre de 1807, Hegel ne produit pas, comme il le fera ultérieurement, de distinction entre la physiognomonie et la pathognomonie ; en outre, il présente la phrénologie comme un développement de la physiognomonie dans l’exacte mesure où la première exhibe une relation causale entre les caractéristiques mentales et les signes faciaux, remédiant ainsi aux défauts de la seconde. Analysant tout à la fois les critiques à l’endroit de ces deux pseudo-sciences et la solution spéculative selon laquelle l’esprit réside davantage dans ses actes, l’auteur montre que les objections hégéliennes ne s’appliquent pas à la neuropsychologie actuelle et que Hegel n’est pas fondé à dénier tout rôle aux capacités localisées dans le cerveau, qui certes ne sont pas une condition suffisante, mais demeurent une condition nécessaire des performances humaines. Angelica Nuzzo nous livre quant à elle une étude décisive, tout entière centrée sur la notion d’esprit qui, comme elle le souligne à très juste titre, forme l’objet spécifique de la psychologie encyclopédique et n’émerge qu’avec elle ; elle relit la dernière partie de la logique pour montrer qu’elle constitue la condition de possibilité d’une philosophie de l’esprit, analyse l’articulation systématique entre l’anthropologie, la phénoménologie et la psychologie, puis montre l’importance de cette dernière pour la philosophie de l’esprit tout entière en choisissant le fil conducteur du ressouvenir et de la mémoire. Pirmin Stekeler-Weithofer pose les conditions d’une relecture innovante de la reconnaissance hégélienne comme une opposition entre la certitude de soi et la connaissance de soi (présentées comme les deux moments de la conscience de soi) ou entre nos sentiments et notre intellect qui rend utile la « comparaison d’une lutte de pouvoir entre deux personnes », mais qui explique également pourquoi il ne saurait y avoir de solution finale à la lutte pour la reconnaissance puisque, si la liberté peut incontestablement représenter la valeur la plus haute, la sécurité ou la simple survie peut être d’une importance aussi grande dans certains contextes. Stephen Houlgate continue une discussion qu’il avait entamée en 2006 avec J. McDowell ; il analyse fort clairement les différentes strates de l’expérience perceptive – sensation, conscience perceptive et intuition – dans la philosophie spéculative et souligne la différence entre cette dernière et la philosophie de McDowell. Elisa Magri montre l’extension de la thématique de l’habitude dans l’esprit subjectif. Distinguant l’habitude, comme seconde nature présente dans l’anthropologie, et la mémoire, elle analyse leurs relations (cf. en particulier p. 84) et s’interroge pour finir sur les modalités selon lesquelles une subjectivité gouvernée par de tels mécanismes peut être dite libre. Richard Dien Winfield relit pour sa part l’esprit théorique au crible de la question de l’origine du langage. Lucia Ziglioli signe un article très riche et tout à fait stimulant en montrant la manière dont Hegel échappe au paradigme courant d’une activité cognitive divisée entre deux moments, ceux de la sensation et de la pensée, grâce à l’interposition de la représentation comme moyen-terme ; une tripartition qui lui permet d’échapper à la fois au réalisme naïf et à l’idéalisme subjectif. Susanne Herrmann-Sinai signe un article fondamental visant à souligner l’importance de la section de la psychologie consacrée à l’esprit pratique ; selon elle l’esprit pratique présente l’action intentionnelle du point de vue de l’activité mentale du sujet, c’est-à-dire que sa thématique est essentiellement celle de « l’action subjective », raison pour laquelle elle prend à juste titre place dans une philosophie de l’esprit subjectif et non dans une philosophie proprement morale ou juridique. Dirk Stederoth montre lui aussi l’importance de la section consacrée à l’esprit pratique en la relisant comme une théorie des « degrés de liberté » et en tentant de montrer ce qu’elle peut apporter aux discussions contemporaines portant sur la liberté de la volonté. Sebastian Stein s’attache au concept « d’esprit libre », plus particulièrement à la simultanéité logique de la volonté et de l’intelligence dont il fournit une brillante analyse et qu’il défend contre la lecture de D. Buterin affirmant un primat de la praxis. Kenneth R. Westphal montre que le projet hégélien poursuit et étend la psychologie cognitive kantienne. Willem A. DeVries s’attache à la thématisation de l’espace et du temps dans la sensation et dans l’intuition via une comparaison des objections de Hegel et de Sellars à l’idéalisme transcendantal. Luca Corti revient d’une main de maître sur la question du conceptualisme ou du non-conceptualisme de Hegel en distinguant fort habilement (p. 234) deux types de lecture, l’une descriptive et l’autre reconstructive, la première considérant l’esprit subjectif comme une description des différentes activités ou facultés de l’esprit, chacune pouvant être comprise de manière autonome, la seconde considérant chacun des moments « comme les parties de la reconstruction rétrospective globale des conditions d’une expérience cognitive pourvue de contenu » (p. 239). Le choix entre conceptualisme et non-conceptualisme semble alors dépendre du principe de lecture que l’on privilégie. Pour finir, Louise E. Braddock tente de montrer, en passant par R. Wollheim, que la conception hégélienne de l’esprit est, bien que ce soit de manière implicite, structurante pour la psychanalyse. Par l’originalité et la richesse des études qui le composent, ce volume sera à n’en point douter un ouvrage de référence pour quiconque s’attache à la théorie de l’esprit subjectif.

David WITTMANN (INSA Lyon/UMR 5317)

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Pour citer cet article : David WITTMANN, « Susanne HERRMANN-SINAI & Lucia ZIGLIOLI (éd.), Hegel’s Philosophical Psychology, New York and London, Routledge, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

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