Auteur : Denis Kambouchner

GUENANCIA, Pierre, Liberté cartésienne et découverte de soi, Paris, Les Belles Lettres/Encre Marine, 2013, 86 p.

Ce petit ouvrage en forme de plaquette, d’une présentation particulièrement élégante, réunit deux textes issus de conférences prononcées en 2012-2013 et qui ont été « conçues ensemble, de façon parallèle ».

La première partie, qui donne son titre au livre, revisite la question de la liberté cartésienne sur le mode méditatif qui est la marque de l’A. Sans dimension historique marquée, économe de références aux études sur le sujet, encadré toutefois par une double comparaison avec Hobbes (sur un mode strictement contrastif) puis avec Maine de Biran, le propos de l’A. se concentre sur la dimension expérientielle de la liberté comme liberté de l’arbitre. « Le libre arbitre veut dire qu’il y a un saut entre la raison et l’action, si facile que soit la transition entre les deux, et que le déclenchement de l’action est le fait de l’agent lui-même et non de la raison qu’il a suivie » (p. 23). « La volonté n’est pas la terminaison d’une série continue de délibérations, mais un point de départ radical, absolu » (p. 26). Ici donc, « le sujet s’apparaît à lui-même comme une réalité tout à fait singulière » (p. 25), « se découvre comme sujet » (p. 26), « éprouve son unité et son indivisibilité » (p. 34). La volonté n’est pas dans l’âme une simple fonction, mais « un pouvoir originaire » ; et que notre liberté soit « première notion », n’est pas pour autant l’objet d’une de ces idées que nous « tirons du trésor de notre esprit » (p. 36). En même temps, « l’expérience de la liberté » est indissociable d’une « expérience de ce qui lui fait obstacle » (p. 38), à savoir au premier chef le corps propre ; d’où la nécessité du rapprochement avec Biran : l’âme comme volonté n’est pas seulement substance, mais force (p. 44) : « le Je pense ne fait pas qu’accompagner les représentations, c’est une force qui s’applique au cerveau [et] qui résiste aux mouvements des esprits qui causent les passions » (ibid.). Et pourtant, « rien n’est moins magique, moins incantatoire ni moins ostentatoire que l’épreuve que l’âme fait à chaque fois d’elle-même » (p. 46) : le libre arbitre « n’est pas un bien de nature monopolistique » (ibid.) ; « par générosité, Descartes entend ce jugement par lequel le sujet décide d’étendre à tous les autres hommes ce qu’il éprouve en lui-même et par lui-même », ce qui revient à « universaliser la forme du soi » (p. 47). La liberté, objet d’un sentiment tout à fait spécifique, « est donc bien au fondement de la métaphysique cartésienne, sans faire partie pour autant des vérités qui y sont démontrées » (p. 50).

La seconde partie est consacrée à la lecture de D. par P. Ricœur dans le vol. 1 (Le volontaire et l’involontaire, Paris, 1950) de son premier grand ouvrage, la Philosophie de la volonté. Ricœur commence par une critique de la distinction réelle de l’âme et du corps comme expression d’un « dualisme d’entendement », alors que mon corps est « moi existant » (p. 58). Ce dualisme se traduit notamment par l’écart creusé entre la volonté et les passions comme simples effets du corps sur l’âme, et débouche sur le mythe d’une sagesse d’équilibre et de possession de soi (p. 62). Mais plus loin dans l’ouvrage, un autre paysage cartésien se découvre, avec l’admiration, « émotion plutôt que passion » (si la passion est une « forme durcie et comme dégénérée de l’émotion », p. 66), qui exemplifie « une liaison, une sorte de collaboration entre l’âme et le corps » (p. 64), laquelle se poursuit dans l’ordre éthique, si la générosité « réalise la synthèse de l’action et de la passion » (p. 68). Aussi la problématique ricœurienne de l’attention, « synthèse originale d’activité et de passivité » (p. 72), rejoint-elle la thématisation cartésienne de la liberté, « liberté seulement humaine », dont elle montre le prix par-delà – ou sous la condition de – l’absence chez D. de toute « théorie compréhensive de l’homme » (p. 77).

On ne demandera pas à ce petit livre des mises au point philologiques qu’il ne prétend nullement fournir, pas plus qu’une prise en charge explicite des principales questions classiques sur la liberté cartésienne (rapport entre les deux définitions de la Meditatio IV, « infinité » de la volonté, variations sur l’indifférence, portée de la lettre à Mesland de février 1645, etc.). Si les pages consacrées à Hobbes et à Ricœur témoignent du talent et de la sûreté d’exposition de l’A., son approche du fait cartésien se situe ici dans un second degré dont l’objet électif pourrait être une sorte d’essence de la pensée cartésienne. Certaines formules prêteront à discussion, notamment celles qui tendent à faire de chaque acte de la volonté cartésienne un point de départ absolu, sans aucune cause antécédente (ce qui est peut-être paradoxalement trop concéder à Hobbes sinon à Kant, et nous avons par exemple, contra, la préface de la Description du corps humain, AT XI 225, 21-25). Mais la défense de cette essence est telle quelle hautement persuasive, et la confrontation avec Ricœur abonde en vues d’une grande subtilité, que le format de la présente recension ne saurait suffire à restituer.

Denis KAMBOUCHNER

 

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Pour citer cet article : Denis KAMBOUCHNER, « GUENANCIA, Pierre, Liberté cartésienne et découverte de soi, Paris, Les Belles Lettres/Encre Marine, 2013 » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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