Auteur : Denis Kambouchner

BOCCHETTI, Andrea, Per una storia dell’io. Un nesso impensabile : Descartes-Nietzsche, préface de Fabrizio Lomonaco, Ariccia, Aracne Editrice, 2015, 182 p.

Le titre donné à cette intéressante étude ne doit pas prêter à confusion. Il ne s’agit pas d’une histoire philosophique de l’ego qui viendrait compléter pour la période moderne les importantes contributions récentes d’A. de Libera ou de V. Carraud, mais d’un essai sur la référence à D. dans l’œuvre de Nietzsche et sur son écho chez les penseurs contemporains (Heidegger, M. Henry, J.-L. Marion auprès de qui l’A. a travaillé).

En tant que tel, l’ouvrage porte donc davantage sur la lecture de D. associée à l’interprétation de la subjectivité comme Wille zu Macht que sur les textes cartésiens eux-mêmes, que l’A. connaît bien mais cite peu et n’interroge jamais directement. En soulignant le caractère crucial de la référence cartésienne pour Nietzsche (« Point de départ. Ironie contre Descartes » : Fragments posthumes, 1885, cité p. 26), et en entreprenant de livrer une utile « topologie cartésienne dans la pensée de Nietzsche » (chap. 1), l’A. veut soustraire le régime de cette référence à toute simplification : « L’opération nietzschéenne entend soustraire l’ego à son statut ontologique, non pour dissoudre son instance dans une pure illusion (illusorietà), mais pour le resituer dans la dimension morphologique du Wille zu Macht, comme point de nouage du Wille moyennant l’autoposition du sentir en tant qu’unité du penser » (p. 24). C’est en quoi (chap. 2) Heidegger, en mettant l’accent sur le « même » (Stesso) métaphysique auquel appartiennent tant Nietzsche que D., « pourrait ne pas avoir suffisamment apprécié la position prise par Nietzsche, parce qu’il n’a pas relevé le point de contact crucial », à savoir l’ego lui-même, au titre duquel Nietzsche retraverse la pensée cartésienne (p. 84). On s’approchera davantage (chap. 3-4) de ce « rapport impensable » des deux auteurs avec le « modèle égologique de la substance » tel que reconstruit par J.-L. Marion dans cet ouvrage riche de références à Nietzsche qu’est Sur le prisme métaphysique de Descartes (Paris, 1986) : « l’onto-théo-logie de l’ens ut cogitatum permet de définir les termes auxquels Nietzsche se réfère dans sa déconstruction de l’ego » (p. 109). C’est aussi le cas avec l’analyse par M. Henry d’un sentir originaire qu’on rapprochera du thème nietzschéen de l’Ichgefühl (p. 116). « En définitive, l’ego ne peut retrouver une place pour Nietzsche que comme émergence au sein du vivant ; en tant que tel, il s’institue au sein de la volonté de puissance, à savoir moyennant le se-sentir de la vie, dans l’élan de dépassement qui le tient-au-monde » (p. 174). Cette étude sans propos techniquement historique, et plus qu’économe de mentions de la littérature secondaire, retiendra par sa virtuosité l’attention de tous les lecteurs familiers de la sphère philosophique dans laquelle elle s’est installée.

Denis KAMBOUCHNER

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin cartésien XLVII chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Denis KAMBOUCHNER, « BOCCHETTI, Andrea, Per una storia dell’io. Un nesso impensabile : Descartes-Nietzsche, préface de Fabrizio Lomonaco, Ariccia, Aracne Editrice, 2015, 182 p. » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

Du même auteur :