Auteur : Denis Moreau

Methodos, 2016, « Figures du signe à l’âge classique », et « Pierre Macherey : avec Foucault, avec Descartes »

La livraison 2016 de la revue Methodos. Savoirs et textes contient un intéressant article de Martine Pécharman, « Les mots, les idées, la représentation. Genèse de la définition du signe dans la Logique de Port-Royal ». L’A. y montre, de façon convaincante, qu’on a tort de penser que l’intérêt des Messieurs pour la théorie du signe est tardif (les chapitres ajoutés à la cinquième édition de la Logique en 1683) et avant tout déterminé par les questions théologiques de polémique eucharistique qui avaient été abordées dans les années 1670 par la Perpétuité de la foi. Ainsi, la théorie port-royaliste du signe, ici précisément restituée et analysée, notamment dans son rapport au thème de la représentation, n’apparaît pas comme un ajout tardif à L’Art de penser, mais comme un des axes structurants de cette tentative de mise au point d’une logique cartésienne.

Mais l’essentiel de ce numéro de Methodos est constitué par un copieux dossier consacré à Pierre Macherey. Trois articles y concernent les études cartésiennes : deux portent sur le remarquable ouvrage Querelles cartésiennes (Lille, 2014 ; cf. BC XLV, p. 201-202), et ils sont complétés par un long et bel article de P. Macherey lui-même.

Dans « Pour une ‘histoire réelle de la philosophie’ », Ph. Sabot offre une vue synthétique de deux de ces fameuses querelles étudiées par Macherey : Alquié/Gueroult et Foucault/Derrida. L’essentiel de l’article porte sur la « querelle de la folie » entre ces deux derniers. Sa principale contribution est de commenter une réponse à Derrida que Foucault avait fait paraître en 1972 dans une revue japonaise (donnée dans les Dits et Écrits, Paris, Gallimard-Quarto, 2001, t. I, texte 104, p. 1149-1163) et qui est devenue, dans une version notablement abrégée, l’appendice « Mon corps, ce papier, ce feu » (texte 102 dans le même volume) que Foucault ajouta à la réédition de l’Histoire de la folie cette même année 1972. Ce texte japonais, bien moins fréquenté par les amateurs de D. que cet appendice, offre quelques intéressantes précisions sur la façon dont Foucault concevait cette querelle au plan académique, évaluait ses enjeux méthodiques et institutionnels, et se prononçait sur la question des rapports entre histoire et philosophie.

L’article d’É. Mehl « Une polémographie de la modernité » est plus ambitieux. Il montre comment, à des degrés divers, ces différentes querelles cartésiennes des années 1950-1970 ont été déterminées par le « spectre de Heidegger » qui, de façon multiforme, hantait alors la philosophie française, y compris là où on ne l’attendait pas forcément, comme chez Foucault. L’article montre bien les implications de ce « moment heideggérien » de la philosophie française sur les études cartésiennes de cette période, mais il insiste aussi sur ce que ces approches heideggériennes conservaient de rudimentaire si on les compare aux « outils interprétatifs beaucoup plus précis, et beaucoup plus puissants » qui seront ensuite mis en oeuvre par J.-L. Marion et son école. Dans la foulée de l’ouvrage de Macherey et en un redoublement que n’auraient pas désavoué Borges, et Foucault avec lui, ces deux articles entreprennent donc d’écrire et d’évaluer l’histoire de l’histoire de la philosophie cartésienne, en montrant comment elle a entériné, voire déployé, les lignes de forces de la vie intellectuelle française. Dans trente ou quarante ans, un autre Macherey pourra-t-il en dire autant des débats cartésiens des années 1990-2010 ? La question mérite d’être posée.

Le plat de résistance cartésien de ce numéro est constitué par l’article de P. Macherey « Marcher en forêt avec Descartes ». Le texte se présente d’abord comme une sorte de libre méditation, nourrie de nombreuses références (Dante, Péguy, de riches considérations sur le rôle de la forêt dans l’imaginaire occidental) autour de la « seconde maxime » de la « morale par provision » du Discours de la méthode. Il se déploie ensuite dans un commentaire très méticuleux de la Meditatio I. Macherey montre qu’on peut la relire à l’aide de cette seconde maxime, qui permet d’en éclairer d’un jour nouveau, au prisme du thème de la « résolution », les lieux les plus canoniques (fonction du doute, usage de la vetus opinio qui conduit au Dieu trompeur, malin génie). L’article est indéniablement riche, quoiqu’un peu touffu – il est vrai que le sujet y porte, et que l’A. semble se méfier, en comparant D. le voyageur à Leibniz l’ingénieur, de ce qu’il appelle les forêts trop « travaillées, revues et corrigées, tracées au cordeau, soigneusement entretenues ». Il est stimulant, et ce n’est assurément pas rien que d’indiquer un chemin peu pratiqué pour parcourir un texte aussi rebattu que la Meditatio I. Sans en faire nécessairement un reproche, on signalera que l’A. privilégie une lecture interne et autonome des textes auxquels il s’intéresse, et ne tient donc pratiquement pas compte de tout ce qui a pu être écrit en matière de commentaire cartésien sur la morale par provision, et singulièrement sur la deuxième maxime, depuis une trentaine d’années. Les plus historiens ou sourcilleux des lecteurs pourront, à la suite de V. Carraud taquinant M. Serres (BC XXVI, p. 80), s’interroger sur le « marcher » du titre de l’article, dans la mesure où l’on voit mal pourquoi notre « cavalier français qui partit d’un si bon pas » aurait abandonné sa monture pour se livrer aux joies, et périls, de la randonnée pédestro-sylvestre. Plus sérieusement, le principal regret qui vient à la lecture de cet article est à la mesure des contentements qu’il offre : il semble supposer, comme sa condition de possibilité, une thèse globale et essentielle sur la fonction « fondationnelle » de la morale par provision ou, si l’on préfère sur l’enracinement éthique de l’arbre de la philosophie cartésien. Il est dommage que cette thèse n’ait pas été plus explicitement mise au jour, et davantage développée.

Denis MOREAU

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Pour citer cet article : Denis MOREAU, « Methodos, 2016, « Figures du signe à l’âge classique », et « Pierre Macherey : avec Foucault, avec Descartes » » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.