Auteur : Élodie Djordjevic

Kurt SEELMANN & Benno ZABEL (Hrsg.), Autonomie und Normativität. Zu Hegels Rechtsphilosophie, Tübingen, Mohr Siebeck, 2014, 449 p.

Combinaison singulière de républicanisme politique, d’institutionnalisme juridique et d’individualisme au regard (du fondement) de la normativité, telle est, aux yeux des directeurs du volume Autonomie und Normativität, la manière dont peut être énoncée la position de la pensée pratique hégélienne En effet, à suivre K. Seelmann et B. Zabel, si Hegel fait reposer la légitimité des normes sur la personne et son autonomie, la constitution de celles-ci ne peut être comprise indépendamment d’un processus d’institutionnalisation, d’un ordre normatif qu’elles participent à faire être et à l’intérieur duquel, seul, elles sont pensables et possibles. Par là se signale l’irréductibilité de la pensée pratique hégélienne à une position libérale comme – en dépit d’une assignation courante – communautarienne et qui tient essentiellement à la manière dont elle détermine autonomie et normativité. Or, à cette originalité tient le grand intérêt qu’elle revêt pour éclairer plusieurs des enjeux moraux, juridiques et politiques contemporains. Loin d’être principalement historique et génétique, la perspective de l’ouvrage et des analyses qu’il réunit est ainsi avant tout celle d’un affrontement aux enjeux contemporains autour de la personne, de sa constitution, de la reconnaissance de ses droits, de ses rapports à l’État et aux institutions à la lumière de la philosophie pratique de Hegel – et en particulier de sa philosophie du droit.

Issues d’un colloque tenu à Leipzig en 2012, les vingt-sept contributions ici rassemblées sont réparties en sept sections d’inégale longueur, que traversent en réalité deux lignes problématiques reliées par le concept d’autonomie dans son rapport à la personne et la charge normative qu’elle revêt : les rapports entre autonomie et normativité sont d’une part examinés au prisme des tensions possibles entre l’individu, ses droits et les institutions – tel est le volet plus proprement juridique et politique du volume – et, d’autre part, sous l’angle de la détermination de l’individu comme être vivant – tel est le volet par lequel sont engagées des questions tenant plus spécifiquement à la bioéthique et pour lesquelles la confrontation de la pensée hégélienne aux sciences de la vie ou du vivant (Life Sciences) s’avère féconde. Les deux premières parties examinent successivement les rapports qu’entretiennent autonomie et normativité au prisme des concepts de personne (J.-F. Kervégan, G. Rinaldi, S. Stübingen, H. Ikäheimo, C. De Pascale – ces deux dernières contributions étant consacrées à la compréhension fichtéenne de la reconnaissance dans son lien avec la personne) et de reconnaissance, plus particulièrement sous l’angle des droits objectifs, du concept de dignité et de son rapport aux institutions (S. Zucca-Soest, Chr. Enders, G. Luf). La troisième partie envisage ces rapports à l’aune du droit, en revenant sur la détermination hégélienne de ce concept comme « être-là de la volonté libre » (S. Rödl), en examinant la manière dont l’institutionnalisme hégélien constitue un dépassement de l’alternative entre individualisme et collectivisme (B. Zabel), et en étudiant la logique à l’œuvre dans la philosophie pratique hégélienne à partir de la détermination de la société civile comme relevant de l’entendement (K. Vieweg). La contribution de W. Schild et sa discussion par D. Klesczewksi et K. Gierhake offrent en outre un éclairage dense sur la théorie pénale hégélienne. Enfin, S. Kirste propose une analyse stimulante de la manière dont peut (ou échoue à) être pensée, avec Hegel, une étaticité délestée de la nation. Visant à éclairer les rapports entre autonomie et normativité sous l’angle du concept d’histoire, la quatrième partie expose ce qui peut être désigné comme un « droit de l’histoire » hégélien (Chr. Schmidt) et examine les enjeux et la pertinence d’une détermination de la philosophie hégélienne de l’histoire comme historicisation (radicale) (G. Dux, P. Stekeler-Weithofer). La cinquième partie affronte des questions relevant d’enjeux que l’on désignerait volontiers comme bioéthiques, en explorant plusieurs difficultés morales et juridiques soulevées par les Life Sciences à la lumière des concepts hégéliens d’autonomie et d’institutions (K. Westphal, D. Demko), ou en pointant les possibles limites du concept hégélien de liberté à cet égard (L. Siep). Intitulée « Autonomie, Normativität, Ethik », la sixième partie se concentre sur le concept de pardon, soit selon une perspective historique débordant d’ailleurs largement la seule philosophie hégélienne (K.-M. Kodalle), soit dans le rapport qu’il permet de penser de l’éthique et de la réconciliation aux institutions juridiques (K. Seelmann, E. Rózsa). Enfin, par une méditation sur la fameuse affirmation de la préface des Grundlinien, « das Ewige, das gegenwärtig ist », l’article de W. Jaeschke et sa discussion par B. Sandkaulen affrontent, dans la dernière partie, l’épineuse question du « présentisme » hégélien dans son rapport au droit naturel, par où se pose aussi celle de la nature de la critique.

Si la construction d’ensemble de l’ouvrage et l’organisation des sections peuvent ponctuellement surprendre, il s’agit d’un volume riche, stimulant, dont la vertu et l’originalité reposent tant sur la qualité des contributions que sur la nature non exclusivement historique et la pluralité des perspectives adoptées, corrélatives aux différents rattachements disciplinaires des auteurs.

Élodie DJORDJEVIC (Institut Michel Villey, Université Paris II Panthéon-Assas)

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Pour citer cet article : Élodie DJORDJEVIC, « Kurt SEELMANN & Benno ZABEL (Hrsg.), Autonomie und Normativität. Zu Hegels Rechtsphilosophie, Tübingen, Mohr Siebeck, 2014 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.