Auteur : Élodie Djordjevic

Eva Helene ODZUCK, Thomas Hobbes’ körperbasierter Liberalismus, Berlin, Duncker & Humblot, 2016, 316 pages.

Issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2014 à l’Université de Nuremberg, l’ouvrage entend réévaluer l’importance du corps dans la philosophie politique de Hobbes et, sur ce fondement, dégager la version particulière de libéralisme qu’elle expose, celle d’un libéralisme fondé sur le corps. Il s’agit de montrer que le point de départ pertinent pour comprendre le contractualisme hobbesien n’est pas tant le discours, le droit ou la raison, mais la décision de penser la politique à partir du corps, en inaugurant une nouvelle conception qui, plutôt qu’en une « politisation du corps » (Agamben), consisterait en une « somatisation du politique » (p. 19). C’est ce geste hobbesien qu’Odzuck vise ici à éclairer et à examiner, ainsi que ses implications quant à l’État de droit et à la démocratie libérale contemporains.

Introductive, la première partie explicite la signification du « tournant corporel » emprunté par les sciences sociales contemporaines depuis plusieurs années déjà (A.I.), et dont on peut s’étonner qu’il n’ait pas été pris, selon Odzuck, par la critique politique hobbesienne, alors même que la centralité du corps est couramment reconnue à la conceptualité de cette pensée qui passe pour modèle d’organicisme. C’est que la Forschung hobbesienne s’attache presque exclusivement à l’étude de son contractualisme, interprété en termes juridiques, par quoi s’expliquerait d’ailleurs la propension toujours plus grande à voir en Hobbes l’un des fondateurs du libéralisme (A.II.). Faire prendre ce « body turn » à la lecture de la philosophie politique de Hobbes est le but avoué de l’ouvrage, dont la deuxième partie – qui en est le cœur – tend à établir la thèse : la philosophie politique de Hobbes est élaboration d’un libéralisme qui a le corps pour fondement, et c’est à partir d’une « logique politique du corps » que le contractualisme hobbesien doit être compris. Il s’agit d’abord d’examiner les interprétations et « juridique » et en termes de réciprocité de ce contractualisme, de quoi il ressort que leur saisie similaire de l’état et des lois de nature, de la réfutation de la position de l’insensé et de la théorie de l’autorisation, manifeste ce qui est leur point commun fondamental : la compréhension de l’homme hobbesien sous les traits d’un agent rationnel, à partir desquels s’expliquerait le fait politique, abstraction faite du corps (B.I). C’est négliger que ce dernier, dans sa détermination passionnelle, est en réalité cause du pacte et de son contenu, mais aussi ce qui en donne les conditions de validité (et, partant, les limites de la sujétion) : rendre pleinement compte du contractualisme de Hobbes suppose de reconnaître l’importance du rôle du corps et de la corporéité, d’en livrer une interprétation « corporéiste ». S’appuyant principalement sur la version anglaise du Léviathan, cette lecture conduit cependant à détecter un problème fondamental au cœur du raisonnement hobbesien. L’argument serait logiquement défaillant en ce que les deux réquisits de la conservation de soi et de la réciprocité, pourtant également nécessités par l’anthropologie mécaniste et matérialiste, ne peuvent être simultanément satisfaits : si le désir de la vie (agréable) et la prévention de la mort (violente) sont la cause du pacte qui détermine sa teneur et les limites de sa validité, l’instance de définition de celles-ci reste profondément problématique (sera-ce l’individu ou le souverain ?), de telle sorte qu’il faut dire que leur définition civile est à la fois nécessaire et impossible (B.II). Loin d’invalider la lecture corporéiste, l’« aporie biopolitique » qu’elle détecte vient au contraire en conforter la pertinence. En réalité, la lecture « juridique » tout autant que celle en termes de théorie des jeux repèrent une telle faiblesse théorique et seul le complément d’une perspective intentionnaliste permet de restituer la cohérence de la position hobbesienne. Mais, là encore, l’importance accordée au corps s’avère féconde et l’examen des dédicaces, des indications explicites de Hobbes sur son intention et la fonction de ses écrits permet de montrer que le contractualisme hobbesien ne vise pas à s’établir à partir de la seule rationalité, mais doit être conçu comme fonctionnant à la manière d’un argument ad hominem, qui emporte la conviction à partir des passions de ceux auxquels il s’adresse et des opinions qu’ils tiennent déjà pour vraies, soulignant que la force du raisonnement doit être jugée à l’aune de sa vocation essentiellement pratique (i. e. aussi son effet sur les corps), ce qui est un autre des aspects de la logique politique du corps (B.III). La troisième partie, conclusive, entend montrer la fécondité des thèses hobbesiennes ainsi dégagées relativement aux enjeux et difficultés politiques contemporains. Par elles s’expliqueraient certains des maux affectant les démocraties libérales : quand la faiblesse théorique de l’argument contractualiste permet de rendre compte de leur perte de légitimité et de leur dilution dans la biopolitique (C.I), on peut trouver dans la fondation corporelle du libéralisme et sa genèse dans une philosophie du pouvoir les raisons d’une certaine propension des États de droit contemporains à la violence (C.II). Mais là où est le mal pourrait aussi être le remède, et l’ultime section énonce les pistes de thérapie ouvertes par la double affirmation hobbesienne du caractère connaissable de ce qui est et du pouvoir de la raison de connaître. Puisque les hommes, corps passionnés et mus par leurs passions, sont aussi capables de rationalité, l’éventualité demeure d’une assise du droit et de l’obéissance sur autre chose que la violence et l’arbitraire : la logique politique du corps ne condamne pas plus à un décisionnisme brut que le nominalisme ne voue au scepticisme (C.III).

L’ouvrage d’Odzuck convainc de l’opportunité de prendre en compte le corps pour comprendre la pensée politique d’un auteur matérialiste, mécaniste et qui fonde sa philosophie politique sur sa philosophie naturelle. Mais la lecture de l’ouvrage laisse plus circonspect quant à la légitimité de la qualification de « libérale » attribuée à cette pensée. Concourt à cette réserve l’absence d’analyse réelle du concept du libéralisme, dont la signification est peut-être généralement aussi équivoque que son usage est massif. On peut aussi regretter la quasi-absence de la littérature critique autre que germanophone et anglophone. La recherche francophone, notamment, est presque entièrement négligée, quand de nombreux points de l’ouvrage auraient sans doute gagné à se confronter à des travaux qui en sont issus (ainsi Matérialisme et politique de J. Terrel, pour ne pas même citer les travaux les plus récents).

Élodie DJORDJEVIC

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Pour citer cet article : Élodie DJORDJEVIC, « Eva Helene ODZUCK, Thomas Hobbes’ körperbasierter Liberalismus, Berlin, Duncker & Humblot, 2016, 316 pages » in Bulletin d’études hobbesiennes I (XXIX), Archives de Philosophie, tome 81/2, Avril-juin 2018, p. 405-448.

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