Auteur : Enrico Pasini

Mogens LÆRKE, Christian LEDUC et David RABOUIN (éd.), Leibniz. Lectures et commentaires, « Bibliothèque d’histoire de la philosophie », Paris, Vrin, 2017, 383 p.

Cet ouvrage, réalisé par un groupe d’auteurs de différentes nationalités, se présente comme la première introduction collective à la pensée de Leibniz dans le monde francophone. La préface offre en douze pages une esquisse biographique de Leibniz très bien faite, suivie d’une brève histoire de l’édition de son œuvre et d’une présentation générale de l’ouvrage. Le projet est d’examiner les principales parties de la philosophie leibnizienne (métaphysique ; sciences, morale et théologie ; théorie de la connaissance) et de donner quelques aperçus sur sa réception.

Ce genre d’ouvrages collectifs, dont les nombreux companions publiés par diverses maisons d’édition sont les exemples les plus connus, est devenu courant. Cette réponse francophone (p. 24) à un genre particulièrement développé dans le monde anglo-saxon s’articule principalement autour de disciplines philosophiques ou scientifiques pratiquées par Leibniz (auxquelles sont associés quelques thèmes métaphysiques). Les auteurs bousculent cependant le schéma un peu artificiel inhérent à l’exercice, en introduisant parfois des développements moins attendus et tout de même bienvenus : la question du statut des lois naturelles est ainsi soulevée dans la discussion sur l’harmonie préétablie, de même les doctrines peu connues de Leibniz sur la vie et la mort des substances corporelles sont mises en rapport avec les observations microscopiques. De plus, l’accent mis sur les domaines plutôt que sur les thèmes et les concepts théoriques permet de « prêter une attention particulière aux inflexions » que Leibniz donna à sa pensée, au lieu de les réduire à « un tout solidaire » et prétendument systématique (p. 28). Un exemple en est notamment la distinction entre la doctrine « logique » et la doctrine « dynamique » de la substance (ibid.). Dans le premier chapitre, Christian Leduc entreprend ainsi la tâche – qui n’est pas sans rappeler celle que s’était déjà donnée Michel Fichant – d’éclaircir la genèse du concept de substance comme machine de la nature, au regard de laquelle ces deux doctrines n’ont qu’une fonction introductive.

La première partie, consacrée à la métaphysique, contient une contribution qui porte sur les problèmes du mal et de la justice divine, c’est-à-dire sur la discipline sui generis de la théodicée, dont Paul Rateau présente le projet dans sa genèse et son développement. On se demandera pourquoi le sujet est traité ici plutôt que dans la section morale. Peut-être est-ce en raison de la primauté, en la matière et pour résoudre la question, de la considération de l’essence divine. La « philosophie de l’esprit », qu’un contemporain de Leibniz aurait peut-être appelée psychologie, est prise en charge par Jean-Pascal Anfray, alors que Jeffrey McDonough s’emploie à démêler la contradiction apparente entre causalité et harmonie préétablie (voire absence de causalité) dans la fabrique de l’univers leibnizien.

La seconde partie regroupe, d’une part, les mathématiques (dans leur rapport à la philosophie), la physique et plus généralement la méthode de la science, la conception du vivant ; d’autre part, la politique, l’éthique et la théologie. On sent que les auteurs ont cherché ici plus particulièrement à innover. David Rabouin propose ainsi une sorte d’essai-manifeste qui vise à démontrer la pluralité intrinsèque de la philosophie leibnizienne des mathématiques. François Duchesneau reconstruit les différentes facettes de la science physique. Raphaële Andrault, traitant de la théorie des vivants, nous rappelle que « Leibniz n’a rien d’un vitaliste » et conteste certaines notions douteuses dues à « une lecture trop rapide de Deleuze » (p. 171). Luca Basso et Claire Rösler donnent deux exposés très clairs, quoiqu’un peu isolés du reste du volume, des doctrines pratiques et de la théologie de Leibniz.

La troisième partie, dédiée à la théorie de la connaissance, s’en tient en revanche à des questions plus familières au public leibnizien traditionnel. Matteo Favaretti Camposampiero traite de la connexion entre langage et formes de la pensée ainsi que de la conception leibnizienne de la logique comme d’une « règle » (p. 234) permettant de garantir la rectitude de nos raisonnements. Mogens Lærke montre les multiples enjeux méta-disciplinaires du projet d’encyclopédie, conçue comme « une sorte de machine à produire des nouvelles découvertes à partir des anciennes, en conformité avec l’éthique savante de modération et de collaboration » prônée par Leibniz (p. 269). Marine Picon retrace avec précision comment, à l’épistémologie bâtie à partir des années 1670 autour d’une théorie des définitions et de l’opposition entre sensible et discursif, succède « une théorie de la connaissance dominée par l’opposition entre l’imaginable et l’intelligible » (p. 290).

La dernière section est, du point de vue de l’architecture général du livre, la plus faible – ce dont les éditeurs semblent bien conscients (voir l’Introduction). Les contributions sur la réception au XVIIIe siècle par Anne-Lise Rey (avec trois études de cas en France et Angleterre), et par Jean-François Goubet sur l’Allemagne, ainsi que sur la philosophie française du XIXe siècle par Jeremy Dunham, ne couvrent que quelques aspects limités du phénomène de la réception des doctrines leibniziennes. Ces chapitres n’en sont pas moins d’aussi grande qualité que ceux des autres sections.

En vérité toutes les contributions rassemblées dans ce livre sont de très haut niveau, et souligner de possibles lacunes serait finalement manquer de générosité envers un ouvrage qui introduit ses lecteurs non seulement à Leibniz, mais aussi aux thèmes majeurs des débats actuels qui traversent les études leibniziennes.

Enrico PASINI

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Pour citer cet article : Enrico PASINI, « Mogens LÆRKE, Christian LEDUC et David RABOUIN (éd.), Leibniz. Lectures et commentaires, « Bibliothèque d’histoire de la philosophie », Paris, Vrin, 2017 » in Bulletin leibnizien IV, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 563-639.

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