Auteur : Éric Marquer

Thomas HOBBES, De l’Homme / De Homine. Texte latin, introduction, traduction et notes par Christophe Béal, Philippe Crignon, Bernard Gracianette, Jacqueline Lagrée, José Medina, Arnaud Milanese, Martine Pécharman et Jean Terrel, sous la direction de Jean Terrel. Paris, Vrin, 2015, 558 pages.

Comme l’évoquent les auteurs dans leur introduction, Sorbière, dans une lettre de décembre 1656, incitait son ami Hobbes à réaliser l’ambition systématique de son grand projet philosophique, en achevant et en publiant la deuxième section, mais dernière dans l’ordre de publication, des Elementa philosophiae : le De Homine, qui paraîtra en 1658, peu de temps après que Hobbes l’eut achevé. D’une certaine manière, le De Corpore et le De Homine partagent un même destin, en premier lieu pour ce qui est de leur traduction en français : alors que l’édition de 1647 du De Cive fut traduite par Sorbière deux ans après sa publication, le De Corpore et de De Homine ne connurent pas de traduction en français du vivant de Hobbes. Mais les deux premières sections des Éléments de philosophie sont aussi liées pour des raisons qui tiennent à leurs frontières respectives, et à la présence, dans les deux ouvrages, de chapitres consacrés à l’optique. L’optique relève-t-elle de la physique ou de l’anthropologie ? Le De Homine est d’ailleurs lui-même fait de deux parties hétérogènes, et contient des « éléments de physique » et des « principes de politique ». Malgré les difficultés et les problèmes que révèle l’examen détaillé de l’ouvrage, « l’homme » du De Homine constitue néanmoins un objet dont l’unité se révèle sous le double regard de la physique et de la psychologie. C’est ce que montre notamment la « physique des images visuelles » telle que Hobbes la conçoit. On sait que l’intérêt de Hobbes pour l’optique est précoce, ainsi que son choix de placer l’optique dans le De Homine. Pour comprendre ce choix, il faut expliquer que, pour Hobbes comme pour Descartes, l’optique traite à la fois du rayon lumineux et de la perception visuelle. Le traité de 1645-1646, A Minute or First Draught of the Optiques, fait d’ailleurs apparaître clairement la diversité interne à la science optique, puisque la première partie traite de la lumière (« illumination ») et la seconde de la vision (« of vision »). L’optique fait partie de la physique, mais ne s’y réduit pas. Pour cette raison, tous ses développements ne pouvaient pas être compris dans la quatrième partie du De Corpore. L’optique doit ainsi faire l’objet de deux types de discours : science des corps lumineux, de la lumière et de la couleur dans le De Corpore, l’optique est une science de la perception visuelle des objets dans le De Homine. Étude des « phantasmes à l’intérieur du sentant », « rejetons de notre cerveau » et produits de notre imagination, l’optique apparaît comme un moment de l’anthropologie et s’articule à une théorie des passions. On comprend aussi qu’en tant qu’étude de la perception visuelle de l’homme, ou explication de la vision naturelle et artificielle, l’optique ne s’en tient pas au plan naturel commun à l’homme et à l’animal, mais étudie les moyens artificiels et les produits de l’industrie humaine (miroir, dioptre, télescope et microscope) grâce auxquels l’homme perçoit des images visuelles.

On l’aura compris : l’érudition développée dans la longue introduction qui précède cette édition scientifique du De Homine renouvelle notre compréhension de la place de l’optique dans la constitution du système de Hobbes, ainsi que la place du De Homine au sein de l’œuvre. Mais elle permet aussi de comprendre pourquoi selon Hobbes, renouant avec Aristote et la tradition optique médiévale, l’explication de la vision et du statut des images entre de plein droit dans le traité de la nature humaine, et apparaît comme « un invariant de l’anthropologie hobbesienne » (p. 70).

Éric MARQUER

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Pour citer cet article : Éric MARQUER, « Thomas HOBBES, De l’Homme / De Homine. Texte latin, introduction, traduction et notes par Christophe Béal, Philippe Crignon, Bernard Gracianette, Jacqueline Lagrée, José Medina, Arnaud Milanese, Martine Pécharman et Jean Terrel, sous la direction de Jean Terrel. Paris, Vrin, 2015, 558 pages » in Bulletin d’études hobbesiennes I (XXIX), Archives de Philosophie, tome 81/2, Avril-juin 2018, p. 405-448.

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Thomas HOBBES, Leviathan, Marshall Missner (éd.), Londres, Routledge, 2016, xxxiv-264 pages.

Précédemment publiée par Pearson Education (2008), cette édition des deux premières parties du Leviathan par Marshall Missner chez Routledge est précédée d’une introduction de 34 pages, qui explique de manière claire les éléments du contexte de publication, propose une courte biographie et expose les principaux thèmes présents dans l’ouvrage : science et prudence, nature humaine, état de nature, souveraineté. Après avoir rappelé que l’anglais de Hobbes n’est pas le nôtre, comprenons par là bien entendu celui d’un lecteur anglophone contemporain, il explique que le texte a fait l’objet de légères modifications ou réécritures, du point de vue de la syntaxe et du vocabulaire, afin d’en simplifier et d’en moderniser la forme. Ces changements sont en général mineurs (« seeks » au lieu de « seeketh »), et s’efforcent de conserver les termes originaux lorsque le sens ne s’en trouve pas obscurci pour un lecteur actuel. Le propos est suivi de remarques éclairantes sur le style de Hobbes, par exemple son usage des comparaisons, ou encore le ton souvent mordant de ses œuvres, qui furent souvent engagées dans des controverses intellectuelles et religieuses. C’est donc une édition utile et commode que rééditent les éditions Routledge, et qui devrait sans aucun doute intéresser les étudiants francophones désirant se familiariser avec la philosophie de Hobbes.

Éric MARQUER

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Pour citer cet article : Éric MARQUER, « Thomas HOBBES, Leviathan, Marshall Missner (éd.), Londres, Routledge, 2016, xxxiv-264 pages » in Bulletin d’études hobbesiennes I (XXIX), Archives de Philosophie, tome 81/2, Avril-juin 2018, p. 405-448.

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Thomas HOBBES, Léviathan. Choix de chapitres et présentation par Philippe Crignon. Traduction François Tricaud. Édition avec dossier. Paris, GF-Flammarion, 2017, 240 pages.

L’ouvrage présente de manière claire et solide l’ouvrage majeur de Hobbes, sa réception et sa force d’attraction ambivalente, ainsi que son contexte et son architecture. De facture très classique, tout en prenant en compte les acquis de la recherche récente, l’ouvrage inclut les chapitres 10-18 et 21 du Léviathan, et un dossier (« Petit précis de philosophie politique »). Le format ainsi que le contenu en font un guide très commode pour les étudiants. Elle a en outre le mérite de rendre accessible les textes les plus étudiés du Léviathan, dans la traduction de François Tricaud.

Éric MARQUER

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Pour citer cet article : Éric MARQUER, « Thomas HOBBES, Léviathan. Choix de chapitres et présentation par Philippe Crignon. Traduction François Tricaud. Édition avec dossier. Paris, GF-Flammarion, 2017, 240 pages » in Bulletin d’études hobbesiennes I (XXIX), Archives de Philosophie, tome 81/2, Avril-juin 2018, p. 405-448.

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Aloysius P. MARTINICH et Kinch HOEKSTRA (éd.), The Oxford Handbook of Hobbes, New York, Oxford University Press, 2016, 649 pages.

Ce très beau volume, dirigé par deux des meilleurs spécialistes de Hobbes, offre un panorama très complet de l’œuvre. Il se compose de trente-six chapitres, répartis de la manière suivante : (1) Logique et philosophie naturelle ; (2) Nature humaine et philosophie morale ; (3) Philosophie politique ; (4) Religion ; (5) Histoire, poésie et paradoxe. L’introduction, rédigée par A. P. Martinich, expose en une vingtaine de pages les principes qui ont orienté la rédaction du Oxford Handbook of Hobbes : sans être exhaustif, l’ouvrage propose une approche variée, dont chaque point de vue correspond à un intérêt spécifique de l’auteur de l’article, en se fondant sur une étude directe – de première main – de la pensée de Hobbes. Ce parti pris a des effets bénéfiques pour le lecteur, qui trouvera ainsi dans ce livre une présentation claire et vivante de l’œuvre du philosophe anglais, et de manière concise, en note, les références utiles à la littérature secondaire. Après avoir brièvement présenté la vie de Hobbes et les différents aspects de sa philosophie, A. P. Martinich explique en quelques mots à la fin de son introduction (p. 16) que les chapitres de ce volume démontrent selon lui deux choses : la première, c’est que certains aspects de la philosophie de Hobbes sont méconnus ou qu’ils n’ont pas été appréciés à leur juste valeur, depuis au moins un siècle ; la seconde est que ces questions continueront à être débattues par les historiens, les philosophes, les théoriciens politiques et autres. Cette formulation rend bien compte de la teneur générale de l’ouvrage, qui permet en effet d’apprécier la fécondité, théorique et polémique, d’une œuvre qui n’a cessé d’alimenter les commentaires et les débats, ou simplement des silences éloquents, exprimant un rejet plutôt qu’un désintérêt ou une forme d’indifférence, et ce, bien au-delà des cercles de la philosophie académique. Parmi les contributeurs, on trouvera les plus éminents spécialistes anglo-saxons de la pensée de Hobbes ou de la philosophie moderne (Quentin Skinner, Daniel Garber, Johann Sommerville, Richard Tuck, pour n’en citer que quelques-uns), mais comme le souligne A. P. Martinich au tout début de l’introduction, l’ouvrage rassemble non seulement des auteurs aux champs disciplinaires variés, mais aussi d’horizons géographiques différents. On trouvera ainsi des articles de Franco Giudice, Agostino Lupoli ou Tomaž Mastnak, ainsi qu’un article de Martine Pécharman, « Hobbes on Logic, or How to Deal with Aristotle’s Legacy » (p. 21-60), qui ouvre la première partie consacrée à la logique et la philosophie naturelle : cette remarquable contribution présente à la fois le contexte de l’enseignement de la logique à Oxford à la fin de l’ère des Tudor, et des développements plus techniques sur le rapport de Hobbes à la logique traditionnelle. On soulignera l’intérêt et l’originalité des analyses consacrées aux rapports entre logique et anthropologie, à partir d’une étude comparée de la controverse Hobbes-Bramhall et du Leviathan. L’article permet notamment de comprendre l’ambiguïté de la relation de Hobbes à la logique aristotélicienne, ainsi que le statut de la computatio sive logica du De Corpore. La première partie de l’ouvrage, la plus longue, présente de manière générale des développements très instruits sur la logique, le langage (Stewart Duncan), la pensée mathématique (Katherine Dunlop), la philosophie naturelle (Daniel Garber, Douglas M. Jesseph) ou l’optique (Franco Giudice). La deuxième partie présente les principaux concepts de la philosophie morale – liberté et volonté (Thomas Pink), raison, délibération et passions (Adrian Blau), état de nature (Ioannis D. Evrigenis), loi naturelle (S. A. Lloyd) – ainsi qu’un excellent article sur Hobbes et la famille (Nancy J. Hirschmann, p. 242-264), qui analyse le rapport entre « men consent » et « women consent », mettant ainsi en évidence l’intérêt d’une relecture de Hobbes pour éclairer des problèmes contemporains ou, si l’on préfère, l’intérêt d’une relecture de Hobbes à la lumière de problématiques actuelles. La troisième partie analyse les concepts centraux de la philosophie politique de Hobbes : l’obligation politique (John Deigh), autorisation et représentation (A. P. Martinich), la loi comme commandement du souverain (Mark C. Murphy, David Runciman), Hobbes et l’absolutisme (Johann Sommerville). Cette partie s’achève par deux très belles contributions : un article d’Arash Abizadeh (« Sovereign Juridiction, Territorial Rights, and Membership », p. 397-432), qui analyse avec beaucoup d’acuité le rapport entre souveraineté, territoire, démocratie et participation politique, et un article de Quentin Skinner (« Hobbes and the Social Control of Unsociability », p. 423-453), qui présente une analyse originale et très convaincante de la question de l’insociabilité chez Hobbes à partir de la notion de self-control, complétant ainsi l’argument selon lequel la paix dépend de la soumission au souverain : la maîtrise de soi, tout autant que la force coercitive de la loi, est la clé de la paix (« Self-control, as much as the coercive force of law, is the key to peace », p. 448). La quatrième partie consacrée à la religion présente des contributions d’Agostino Lupoli (« Hobbes and Religion Without Theology »), Richard Tuck (« Hobbes, Conscience, and Christianity »), Sarah Mortimer (« Christianity and Civil Religion in Hobbes’s Leviathan) et Jeffrey Collins (« Thomas Hobbes’s Ecclesiastical History »). La dernière partie (History, Poetry, and Paradox) est certainement la plus originale : Kinch Hoekstra, Tomaž Mastnak, Timothy Taylor et Jon Parkin analysent respectivement le rapport à Thucydides, la politique dans le Behemoth, la nature de la poésie, Hobbes et le paradoxe. On découvre ou redécouvre dans cette dernière partie un Hobbes à la fois nouveau et familier, puisque les analyses portent sur des aspects moins étudiés de sa philosophie, ou les présentent sous un nouvel angle. Cette dernière partie met également en valeur l’écart entre les différentes lectures et perspectives autorisées, ou favorisées par l’œuvre de Hobbes, qui sont autant de signes de la richesse qu’elle contient. La variété et la qualité des contributions rendent difficile la prise en compte de chacune d’entre elles. Il faut souligner l’intérêt des chapitres qui mettent en évidence l’actualité vivante de la philosophie de Hobbes, mais aussi la solidité de l’ensemble des articles, qui s’adressent non seulement aux spécialistes de Hobbes, mais également à tous ceux qui s’intéressent à la philosophie moderne, et notamment au statut de la logique ou de la philosophie naturelle à l’âge classique. Ainsi, le chapitre rédigé par Daniel Garber envisage le rapport de Hobbes à Galilée, Descartes, Spinoza et Leibniz. Au-delà de l’intérêt propre de l’article, on appréciera la bibliographie proposée à la fin du chapitre, puisque c’est le seul, ou presque, qui ne se réfère pas exclusivement à des ouvrages critiques publiés en langue anglaise.

Éric MARQUER

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Pour citer cet article : Éric MARQUER, « Aloysius P. MARTINICH et Kinch HOEKSTRA (éd.), The Oxford Handbook of Hobbes, New York, Oxford University Press, 2016, 649 pages » in Bulletin d’études hobbesiennes I (XXIX), Archives de Philosophie, tome 81/2, Avril-juin 2018, p. 405-448.

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Giovanni FIASCHI, Il desiderio de Leviatano. Immaginazione e potere in Thomas Hobbes, Soveria Mannelli, Rubbettino, 2014, 282 pages.

Les historiens de la philosophie italiens ont certainement fourni certaines des contributions les plus significatives sur la question des passions chez Hobbes : ainsi, l’étude classique d’Arrigo Pacchi, Hobbes and the Passions, le livre de Franco Ratto, Tra scienza della politica e teoria delle passioni, ou encore les développements consacrés par Remo Bodei à la « mission civilisatrice » de la peur chez Hobbes dans Geometria delle Passioni. Mais l’ouvrage de Giovanni Fiaschi est le premier à proposer une étude systématique et développée de l’anthropologie politique de Hobbes à partir d’une analyse de la relation entre désir, imagination et pouvoir. L’auteur part d’une réflexion sur la métaphore de l’État comme « monstre froid », suggérant, chez Nietzsche comme chez Foucault, l’idée d’une domination qui concerne tous les aspects de la vie des sujets ; à moins que l’on ne voie dans cette image les prémisses de la thèse de Max Weber sur la bureaucratisation de l’État. Si l’auteur ne peut que reconnaître la monstruosité du Léviathan, la métaphore doit cependant être corrigée et rejouée, pour faire apparaître l’État chez Hobbes plutôt comme un « monstre chaud », c’est-à-dire le centre d’un flux de désirs qui s’entrecroisent et entrent en collision (p. 11). Parce qu’il est « le produit de la volonté individuelle », l’État-Léviathan est « l’objet d’un désir irrationnel et passionné, qui détermine sa naissance et rend possible sa vie ». C’est cette thèse que l’auteur développe de manière claire et originale dans les cinq chapitres du livre : (1) Le désir avant le Léviathan. Politique et raison ; (2) L’ordre des désirs. Passions, raison, pouvoir ; (3) L’ordre du désir. Politique et temporalité ; (4) Le désir et la parole ; (5) Le désir de la majorité. Remarquablement instruit, le livre de G. Fiaschi propose une interprétation cherchant à humaniser le Léviathan, en fournissant tous les éléments et arguments permettant de justifier la thèse de départ. Il offre en outre une grande variété dans les références. On ne trouvera pas de bibliographie à la fin de l’ouvrage, mais on découvrira, au fil de la lecture et dans les notes de bas de pages, des références à la littérature critique sur Hobbes, notamment aux thèses développées par Dominique Weber sur le rapport entre désir et temporalité (Hobbes et le désir des fous. Rationalité, prévision et politique, Paris, PUPS, 2007), mais également à L’homme devant la mort de Philippe Ariès, ou aux analyses d’Alexandre Matheron sur Spinoza, ainsi qu’une discussion des thèses de Carl Schmitt (p. 167-171), dans un chapitre consacré à la « temporalisation du futur comme Histoire Sacrée ». La pensée de Hobbes, au carrefour des interprétations, s’y trouve donc éclairée et commentée de manière suggestive. La perspective met en lumière l’importance des désirs irrationnels dans la politique de Hobbes. De ce fait, la question de la rationalité est quelque peu laissée dans l’ombre. Il est vrai que cet aspect a largement été étudié, et la lecture proposée par G. Fiaschi constitue une sorte de contre-pied, une forme d’alternative à l’interprétation consistant à faire résider la nouveauté du projet de Hobbes dans la constitution d’un ordre politique fondé sur la rationalité calculatrice de l’individu. La question du rapport entre raison et politique fait d’ailleurs l’objet du premier chapitre, qui s’achève sur une réflexion à propos de la raison politique moderne et de la prudence politique machiavélienne (« Le raisonnement du Centaure », p. 67-74), définie comme « prudente économie des passions » (p. 72), et elle se poursuit, au chapitre suivant, par une analyse du « dualisme anthropologique de Hobbes » (p. 76), selon lequel la possibilité de sortir de l’état de nature « réside partiellement dans les passions et partiellement dans sa raison » (Léviathan, chapitre 13). Ce dualisme permet de définir la politique comme pratique spécifiquement humaine, qui accorde toute sa place à la dimension passionnelle comme convergence et conflit d’une pluralité de mouvements. C’est à partir du caractère irréductible de la dimension passionnelle et de l’impossibilité d’un critère d’ordre unitaire, que le « monstre froid » se trouve ainsi réinterprété. La question de la pluralité réapparaît avec force dans le dernier chapitre (« Le désir de la majorité »), qui propose une confrontation originale avec Locke.

Éric MARQUER

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Pour citer cet article : Éric MARQUER, « Giovanni FIASCHI, Il desiderio de Leviatano. Immaginazione e potere in Thomas Hobbes, Soveria Mannelli, Rubbettino, 2014, 282 pages » in Bulletin d’études hobbesiennes I (XXIX), Archives de Philosophie, tome 81/2, Avril-juin 2018, p. 405-448.

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Elsa DORLIN, Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, La Découverte-Zones, 2017, 252 pages.

« L’autodéfense est au centre de l’anthropologie philosophique de Thomas Hobbes » : cette formulation peut paraître surprenante pour qualifier un penseur volontiers considéré comme le premier théoricien de l’État comme « monopole de la violence légitime ». C’est pourtant une interprétation au plus près du texte de Hobbes et de son esprit qu’Elsa Dorlin développe au début d’un chapitre de son livre précisément intitulé « L’État ou le non-monopole de la défense légitime » (p. 83-104), à propos de ce qu’elle nomme les « philosophies de la défense de soi », dont Hobbes et Locke constituent les meilleurs exemples ou les meilleures figures. C’est donc sous un nouveau jour que les deux philosophes politiques de la première modernité se trouvent à nouveau associés, dans leur différence et leur complémentarité : non plus comme des représentants de « l’individualisme possessif », dans une « société de marché généralisée » comme dans l’ouvrage de Macpherson et la relecture marxiste de la tradition libérale, mais comme des penseurs du caractère inaliénable de la vie et de la liberté. La lecture d’Elsa Dorlin permet donc à la fois de revenir au texte de Hobbes, pour comprendre que le concept de vie constitue une clé de voûte de sa philosophie politique, mais elle rend également possible un nouvel usage, à la fois historique, politique et philosophique, de la référence à Hobbes, qui nuance sensiblement, voire contredit des interprétations comme celles de Foucault et Agamben. On se souvient que l’auteur du Léviathan fait parfois figure de repoussoir sous la plume des penseurs de la biopolitique et de l’État d’exception, car il apparaît comme un élément décisif de l’histoire de la souveraineté comme pouvoir sur la vie. Le rôle que Foucault fait jouer à l’inventeur de la science politique est peu héroïque et, dans « Il faut défendre la société », l’ironie foucaldienne atteint sa cible : « Lorsque le capitole de l’État a été menacé, une oie a réveillé les philosophes qui dormaient. C’est Hobbes ». De même pour Agamben, si la souveraineté se présente chez Hobbes comme « une incorporation de l’état de nature dans la société », cette indistinction entre violence et loi « constitue la spécificité de la violence souveraine » (Homo sacer). Faut-il préférer le Hobbes de Dorlin à celui de Foucault et Agamben, et a fortiori au Hobbes de Schmitt, qui privilégiait la conception de l’État comme « machine artificiellement construite par les hommes », pour en faire à la fois un modèle et un contre-modèle ? L’historien de la philosophie pourra objecter aux penseurs contemporains du politique que le rôle réservé à Hobbes, à chaque nouvelle réinterprétation de la modernité, est largement tributaire des intentions théoriques de l’interprète, à moins qu’il ne considère tout simplement que l’amplitude du spectre des interprétations est liée aux paradoxes de celui que Arnold A. Rogow désignait comme « un radical au service de la réaction ». Quoi qu’il en soit, l’intérêt de la lecture d’Elsa Dorlin va au-delà d’une simple réinterprétation de l’œuvre de Hobbes du point de vue de la « défense de soi » plutôt que du point de vue de la « violence de l’État ». En effet, c’est bien en se fondant sur l’analyse du détail des formulations et des distinctions établies par Hobbes que l’auteure met en évidence l’originalité de la conception du sujet dans le Léviathan : le droit de nature n’est pas un « droit sur soi-même originaire dont jouiraient certains hommes plutôt que d’autres », mais plutôt une « disposition qui s’exerce également en chacun » (p. 86). Pour cette raison, ceux qui se soumettent par force et non par convention, tels les « esclaves qui souffrent cette dure servitude qui les prive de toute liberté », selon la formule du Léviathan, ne font rien contre les lois de nature s’ils égorgent leur maître. De cette lecture, on pourra tirer au moins deux éléments importants pour comprendre le sens du texte de Hobbes. En premier lieu, le discours sur l’état de nature joue un rôle critique de l’institution et de l’autorité politique lorsqu’elles perpétuent la violence au lieu d’agir sur les antagonismes sociaux. En second lieu, l’égalité naturelle n’a pas seulement pour fonction négative de justifier l’autorité à partir de ses conséquences nécessaires (la défiance et la guerre de tous contre tous) ; elle fait également de chacun un corps « digne d’être défendu ». La place de Hobbes dans l’ouvrage est de ce point de vue doublement justifiée, puisqu’il y apparaît non seulement comme un philosophe de l’élan vital, mais également comme un excellent théoricien des paradoxes de la souveraineté : la politique commence là où cesse la violence, et pourtant, la violence n’est jamais hors du politique, puisqu’elle est intrinsèque aux rapports interindividuels.

Éric MARQUER

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Pour citer cet article : Éric MARQUER, « Elsa DORLIN, Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, La Découverte-Zones, 2017, 252 pages » in Bulletin d’études hobbesiennes I (XXIX), Archives de Philosophie, tome 81/2, Avril-juin 2018, p. 405-448.

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