Auteur : François Duchesneau

Thomas LEINKAUF et Stephan MEIER-OESER (éd.), Harmonie und Realität. Beiträge zur Philosophie des späten Leibniz, Studia Leibnitiana – Sonderhefte 51, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2017, 199 p.

Les contributions ici rassemblées témoignent d’évolutions importantes survenues dans la philosophie de Leibniz après la publication du Système nouveau en 1695, notamment au sujet du concept d’harmonie et de son rapport à la réalité. En guise d’introduction, Thomas Leinkauf fixe les racines historiques – anciennes, médiévales, modernes – des concepts dont Leibniz fait usage pour établir les diverses relations qu’il inscrit sous le rapport entre harmonie et réalité. C’est dans la phase de constitution de la doctrine monadologique que ces relations se complexifient et s’internalisent au sein des diverses unités substantielles, en même temps qu’elles prennent en compte la raison unitaire des phénomènes en leur multiplicité indéfinie.

Stefano Di Bella s’intéresse pour sa part à la réalité des phénomènes, tant en ce qui concerne l’existence que la nature des corps. Il montre le lien de ces problématiques avec le rejet du doute cartésien en sa forme métaphysique, d’une part, avec la relativisation des qualités premières comme représentatives de l’essence des corps, d’autre part. Il illustre surtout comment, par diverses évolutions, le phénomène devient le corrélat du sujet percevant et comment s’institue, au sein de cette relation, la distinction épistémique de cohérence qui justifie que certains phénomènes soient bien fondés et tenus pour objectivement réels. S’interrogeant sur ce qui constitue la réalité substantielle, Brandon Look retrace les instances diverses de ce caractère à travers les phases de transformation de la métaphysique leibnizienne. Ce caractère se présente ainsi comme unité et forme dès les écrits de la décennie 1680, et justifie par la suite la réduction de la substantialité aux seules monades. D’où le problème que représente l’intelligibilité du vivant comme substance dite corporelle, pour lequel Leibniz ne semble pas posséder les moyens conceptuels permettant de le dénouer – car comment peut-on légitimement faire de monades, liées par des relations de dominance et de subordination, les composantes d’un corps organique auquel elles conféreraient une unité ou réalité plus qu’agrégative ? Look s’intéresse par ailleurs à l’harmonie universelle – dont l’harmonie préétablie ne serait qu’une forme particulière – qu’il interprète volontiers à la lumière d’une thèse inspirée du platonisme, voire du plotinisme. Il fait ainsi voir que Leibniz peut, en vertu d’une dépendance ontologique s’actualisant par émanation, assurer à la fois l’autonomie causale des sujets monadiques et l’action divine, conjointement productrice d’intelligibilité et de création continue. Juan Antonio Nicolás, pour sa part, entend resituer les représentations diverses de l’harmonie dans le système de principes de raison et d’ordre constituant l’architectonique de l’ontologie leibnizienne. Une conception adéquate de ce système ne saurait donner lieu à des analogies seulement linéaires, s’agissant de représenter l’interrelation des principes qui le composent : une métaphore à privilégier serait plutôt celle d’un « modèle sphérique » et de ses « axes catégoriels » pluriels. Ainsi pourrait-on discerner trois axes suivant lesquels s’ordonnerait ce que l’on doit tenir pour les principes d’ordination des thèses leibniziennes, c’est-à-dire les axes bipolaires individualité-systématicité, uniformité-diversité, vitalité-fonctionnalité. Il s’agit là d’une reconstruction interprétative dont la valeur ne pourrait se mesurer que par l’éclairage inédit qu’elle projetterait sur des thèses extraites en quelque sorte de leur contexte. L’idée qui semble nous être suggérée est que l’harmonie universelle doit se décliner non tant comme l’expression d’un principe spécifique que comme l’espace des états où se déploie une conjonction de principes d’ordre, appliqués à une réalité elle-même harmoniquement déclinable. L’article de Stephan Meier-Oeser offre une analyse particulièrement bienvenue du concept d’« harmonie préétablie », dont l’acte de naissance se situe bien en 1696, quelques mois après la publication du Système nouveau, longtemps après que le concept d’harmonie, symbolisé par la relation du multiple dans l’un, fut devenu partie intégrante de la philosophie de Leibniz. Retraçant l’origine de la déconnexion causale, opérée par Descartes, mais surtout par les cartésiens, tels Clauberg, Cordemoy et Malebranche, entre représentations mentales et affections du corps, Meier-Oeser montre comment Leibniz surmonte l’aporie de communication ainsi engendrée entre res cogitans et res extensa par une « métaphysique de la représentation » dont la cheville ouvrière est l’harmonie. Il en résulte une réduction des corps aux phénomènes perçus et, corrélativement, une implication sensible et concrète de toute cognition. En réplique au faux dilemme du réalisme et de l’idéalisme, il est suggéré : « for a certain monad x to sense bodies and to have a body is a matter of certain other monads being related to x’s perceptions in a certain – harmonic – way » (p. 81). Suivant le vocable créé par Wolff, Leibniz serait surtout un « harmoniste ».

Edward W. Glowienka soutient que le principe d’harmonie appliqué à la composition du meilleur des mondes possibles justifie que les esprits y occupent une place prépondérante en comparaison des autres ordres de monades, pour des raisons de conciliation entre plénitude et simplicité. Se fondant principalement sur des suggestions tirées des textes du De summa rerum, l’auteur affirme que les esprits, êtres simples, enrichissent en vertu de leur capacité réflexive, comme par redondance, les effets résultant de leur activité propre. Il tente de retrouver dans la philosophie tardive des arguments analogues qui permettraient de soutenir que l’harmonie maximale de la création intègre une finalité particulière ordonnée à ce sous-ensemble de monades. On fera ici la remarque critique suivante : au sujet du principe de continuité, l’analyse s’appuie sur un texte-clé dont l’authenticité est sujette à suspicion (p. 97) – ce qui aurait dû être signalé. La contribution de Donald Rutherford porte sur les fondements de l’harmonie universelle liant les monades les unes aux autres par le biais de leurs perceptions strictement individualisées du même univers. Par une démonstration savamment orchestrée, Rutherford entend nous conduire à reconnaître que la correspondance entre monades, qui tiendrait à l’expression corrélée de leurs perceptions portant sur le monde spatio-temporel des corps en tant que phénomènes, ne fournirait qu’une unité faible de cet univers. Il faut aller plus loin et saisir que le plan archétypal de ce monde de phénomènes spatialement et temporellement liés figure originellement dans l’entendement divin et s’actualise dans la nature individuelle de chaque monade, qui en constitue de fait une instance intensivement réalisée. D’où l’idée d’une unité forte de l’univers dont les monades forment les éléments, unité qui tient au plan architectonique du système intégré des corps phénoménaux d’où émaneraient leur réalité formelle et leur identité plurielle. Commentant cette interprétation, Paul Rateau s’inscrit en faux contre la priorité métaphysique et épistémologique qui y est accordée à l’ordre des phénomènes sur celui des substances, au fondement de l’harmonie universelle. Le plan de l’univers en Dieu ne peut consister qu’en raisons intelligibles formant des lois générales reflétées d’abord et avant tout dans les lois régissant le devenir interne des monades, au sein desquelles se produisent en seconde instance la représentation phénoménale des corps et l’inférence dérivée d’un plan régissant l’ordre des phénomènes. L’argumentation développée contre la thèse de Rutherford comporte bien d’autres facettes intéressantes dont on ne peut rendre compte dans le cadre restreint de cette recension. Qu’il me soit simplement permis de souligner que, dans le fond, cette thèse de Rutherford et son antithèse, finement et rigoureusement exposée par Rateau, ruinent l’une comme l’autre l’interprétation purement idéaliste de la doctrine des monades, car toutes deux soutiennent que les monades sont dans le monde : celui-ci, exprimé, contient les substances qui l’expriment, parce qu’il découle d’un plan architectonique impliquant la compossibilité des monades actualisées. Ainsi Leibniz faisait-il valoir : « Lorsqu’on dit que chaque monade, âme, esprit a reçu une loi particulière, il faut ajouter qu’elle n’est qu’une variation de la loi générale qui règle l’univers » (GP IV, 553-554). Évidemment, ce fondement objectif de l’ordre des choses, incarné en chaque monade, se reflète dans l’ordre ou l’économie générale des phénomènes, qui en dépend en vertu de la relation intrinsèque liant toute monade à son corps organique. Prenant le contrepied de Rutherford, Rateau affirme : « L’harmonie des phénomènes dérive de l’harmonie fondamentale et primitive des monades, et non l’inverse » (p. 136). Mais ne s’agirait-il pas là des deux faces d’un rapport de correspondance harmonique, que l’on pourrait estimer équivalentes d’un point de vue épistémique ?

Le problème sur lequel Martha Bolton se concentre est celui de la façon dont l’unité de la substance se réalise dans la durée ou, suivant une autre perspective, de la façon dont la substance assume la causalité de ses propres changements. Une analyse fine détaille les obstacles à surmonter pour inférer d’une diversité d’états impliquant une certaine incompatibilité réciproque une représentation adéquate du principe d’unité substantielle. Cette résolution temporelle des différences modales inhérentes aux monades requiert une conceptualisation particulière du principe de changement au sein de la substance. À cette fin, deux types de relation semblent avoir été principalement exploités par Leibniz dans la période de maturité : l’idée de perceptions confuses se diversifiant à l’infini et constituant la trame d’où émergent les états psychologiques discrets correspondant aux changements d’états monadiques, d’une part ; l’idée de lois de séries individualisées dont les termes correspondraient aux effets découlant de l’exercice des forces primitives actives et passives, d’autre part. Andreas Blank se penche sur un sujet aujourd’hui très exploité, notamment par ceux que préoccupe la naturalisation des opérations de la pensée en philosophie de l’esprit, à savoir l’interprétation à donner de la métaphore du moulin dans Monadologie, § 17. L’analyse que mène Blank s’appuie sur la caractérisation de ces opérations par le schème conjoint du multiple dans l’un et de l’acte réflexif qui se déploie dans la connaissance sensible, par opposition à toute propriété des corps présupposant une partition de leurs composantes. L’évolution du schème depuis la première philosophie de Leibniz est ainsi retracée. Cette recherche permet d’interpréter le Gedankenexperiment du moulin, préfiguré dans la lettre à Bayle de décembre 1702 (GP III, 68) et dans la préface des Nouveaux Essais (A VI, 6, 8), dans le sens d’une argumentation contrefactuelle établissant que la relation interne au sujet percevant et conscient serait irréductible au mode de composition de tout mécanisme corporel. Dans le dernier essai du volume, Leinkauf tente de situer le modèle du vinculum substantiale que Leibniz propose à Des Bosses pour des raisons d’interprétation de la transsubstantiation, comme l’un des degrés intermédiaires entre les unités et leurs corrélats phénoménaux. Le vinculum serait une « unifying force » qui ferait de composés agrégatifs des substances composées de plein droit (p. 186). Leinkauf s’appuie ici sur des traditions néo-platoniciennes, identifiées à Ficin, Patrizi et Bruno, dont Leibniz a pu retenir jusqu’à un certain point la leçon. Certes, il resterait à mesurer jusqu’à quel point les concepts de lien ainsi évoqués constituaient bien, pour ces auteurs, des instances ontologiques distinctes de l’âme d’une part et du corps informé d’autre part. Il conviendrait surtout de déterminer en quoi l’usage du concept chez Leibniz, plutôt que de constituer un simple artifice d’accommodement par rapport au dispositif conceptuel de la monadologie, s’inscrirait sans aporie dans le réseau de relations entre monades et corps organiques que permet la métaphysique leibnizienne.

François DUCHESNEAU

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Pour citer cet article : François DUCHESNEAU, « Thomas LEINKAUF et Stephan MEIER-OESER (éd.), Harmonie und Realität. Beiträge zur Philosophie des späten Leibniz, Studia Leibnitiana – Sonderhefte 51, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2017 » in Bulletin leibnizien IV, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 563-639.

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Claire CRIGNON, Locke médecin. Manuscrits sur l’art médical, Paris, Classiques Garnier, 2016, 541 pages.

Cette remarquable étude comporte en annexe la traduction en français d’importants manuscrits médicaux de Locke : Respirationis usus (1666) ; Morbus (vers 1666) ; Anatomia (1668) ; De arte medica (1669) ; Smallpox, ensemble relatif à un projet de traité sur la variole (1670) ; et les pièces constituant les Observations sur le cas d’Anthony Ashley Cooper (1668). L’ouvrage comporte en outre des notices sur les philosophes et les médecins ; un glossaire des termes médicaux et philosophiques ; une bibliographie et deux index, l’un pour les notions, l’autre pour les noms.

Le livre met en relation la philosophie de Locke et le contenu de ses manuscrits médicaux. Dans ce champ de recherche original, le mérite de la démarche entreprise par Claire Crignon est d’avoir étendu l’analyse au contexte philosophique, scientifique et professionnel au sein duquel Locke médecin s’est formé, et d’avoir interprété ses textes médicaux en fonction des doctrines et pratiques d’autres figures dominantes de la médecine et de la philosophie naturelle en Angleterre au XVIIe siècle, tels William Harvey, Francis Bacon, Thomas Willis, Robert Boyle, Joseph Glanvill ou Henry More. Claire Crignon a visé à déterminer, d’après les sources documentaires disponibles, la conception que, dès ses années de formation à Oxford, Locke s’était faite de la médecine, de ses méthodes, de ses concepts et de ses finalités, voire de l’incidence de cet art sur la conduite de l’esprit et du corps. L’investigation ne s’est pas restreinte à la question de savoir comment l’empirisme médical, tel que Locke en est venu à le délimiter et à le justifier, a pu influer sur le projet de l’enquête sur l’entendement humain, lorsque celle-ci prend forme dans les Drafts A et B (1671) de l’Essay concerning Human Understanding. Ce qui intéresse Claire Crignon au premier chef, c’est le mode d’élaboration de la pensée médicale de Locke, sa teneur propre, la conception de l’homme et de sa destination pratique, le scepticisme qui découle d’un empirisme pratique, antithétique d’une philosophie naturelle d’orientation spéculative. Si le lien entre ces considérations et les thèses des œuvres de maturité, en particulier de l’Essay, ne fait plus de doute aujourd’hui – à l’encontre d’interprétations plus traditionnelles de la philosophie de Locke – le projet d’une analyse détaillée de cette philosophie médicale pour elle-même apparaît profondément original. L’investigation menée aboutit à des résultats d’autant plus probants qu’ils s’appuient sur une parfaite connaissance des travaux de Peter Anstey et d’autres spécialistes qui ont restitué les manuscrits médicaux dans leur authenticité et en ont balisé l’interprétation.

Je m’abstiendrai de louer en détail les traductions de textes médicaux de Locke et la qualité des annotations qui les accompagnent, pour me tourner vers le travail d’analyse et d’interprétation, représentant le principal de l’ouvrage. Une question épistémologique dominante pour Locke dans sa phase oxonienne concerne l’intégration de la médecine à la philosophie naturelle et notamment à l’experimental philosophy, intégration qui se réalise en marge, pourrait-on dire, des enseignements universitaires traditionnels, encore dominés par les commentaires des écrits de Galien et des médecins alexandrins. Cette question constitue pour Locke et pour les membres de son entourage académique un enjeu stratégique dont l’importance est généralement sous-estimée des historiens de la philosophie : il ne s’agit de rien moins que de refonder la médecine dans le cadre des recherches expérimentales des modernes, dans l’esprit de la tradition baconienne, et de baliser, par le biais de la critique, le recours aux hypothèses explicatives en physiologie, comme en pathologie. Cette question est au cœur des préoccupations de Locke, mais aussi des savants qu’il fréquente alors, tels Willis, Boyle, Richard Lower ou Robert Hooke. La médecine de ce temps-là renvoyait à des pratiques fort diverses et à des rapports d’autorité fluctuants qui affectaient l’exercice de la profession et la dispensation des soins. Cette situation entraînait des justifications conflictuelles quant aux méthodes d’identification des processus en physiologie et en pathologie, de diagnostic et de traitement des maladies. Quant à la doctrine, elle apparaissait instable, écartelée entre disciples de Galien et de Paracelse, voire de Van Helmont, sans compter la mise en cause quasi permanente des modèles mécanistes que certains tentaient d’introduire et qui semblaient à plusieurs incompatibles avec la nature des processus vitaux et les exigences de la pratique. La diversité des hypothèses était source de polémiques mais, par-delà une certaine relativisation de ces tensions théoriques dans le champ de la pratique, la question se posait de définir un cadre de connaissances suffisamment rigoureux aux fins de l’art médical. Il semblait donc opportun de soulever la question de savoir si ce nouveau cadre de connaissances était déjà nettement esquissé par les physiologistes et experimental philosophers oxoniens. Locke l’endossait-il sans réserve ? Du point de vue du philosophe, ce savoir était-il insuffisant et, si tel était le cas, de quel type d’insuffisance était-il affecté ? Une partie de la réponse peut s’inférer des textes, notamment Respirationis usus et Morbus, que Locke a alors rédigés, avant de quitter Oxford pour Londres en 1667 et de se destiner au service de Lord Ashley dans des fonctions qui firent entre autres appel à ses compétences médicales. Claire Crignon mène une analyse fine de ces textes dans lesquels les modèles et les hypothèses explicatives alors disponibles sont confrontés à l’exigence de conformité aux phénomènes représentatifs des fonctions, qu’il s’agisse de la respiration, de la circulation, de la génération ou des dysfonctionnements correspondants. Sans doute les recherches notamment chimiques, auxquelles Locke fait référence, lui révèlent-elles certaines conditions dynamiques d’accomplissement des fonctions, mais justifient-elles le « pessimisme », la « nescience » qu’il professe sur la façon dont la nature opère dans l’exécution de tels processus ? Claire Crignon retrace la racine de ce pessimisme qui particularise la teneur de l’empirisme médical lockien du point de vue épistémologique.

Les parties suivantes de l’étude portent sur les tenants et aboutissants des manuscrits De arte medica et Anatomia. Nous sommes ici au cœur de l’interrogation lockienne sur la methodus medendi, interrogation à laquelle Locke, désormais londonien, fournit une réponse en grande partie conforme à celle de Thomas Sydenham, avec lequel il collabore. Pour ma part, j’avais soutenu dans L’Empirisme de Locke (La Haye, M. Nijhoff, 1973) que ces textes représentaient le point de vue original de Locke, même s’ils entérinaient des positions méthodologiques qui allaient connaître une formulation canonique dans les Observationes medicæ circa morborum acutorum historiam et curationem (1676) de Sydenham. Les textes lockiens semblent illustrer une position plus critique sur l’identification des causes des processus vitaux normaux et pathologiques que celle qui paraissait liée aux thèses d’autres experimental philosophers, tels Willis et Boyle, car elle se caractérise comme étrangère à toute volonté de modélisation de causes microstructurales des processus organiques. Tout s’y réduit, comme Claire Crignon le note à juste titre, à l’observation et à l’histoire naturelle des maladies, somme toute à la corrélation des effets de surface caractéristiques des diverses affections pathologiques. Dans le même temps, ce qui paraît le plus nettement rejeté de l’art médical, c’est le recours à l’anatomie et notamment à l’anatomia subtilis que les Sténon, Malpighi et leurs émules anglais mettaient en scène pour établir les bases structurales des dysfonctionnements vitaux que provoquent les maladies – ce qui constituera l’un des vecteurs de développement de la médecine dite mécaniste ou rationnelle. L’analyse que Claire Crignon opère des thèses lockiennes est ici d’une grande rigueur. Dans la mesure où elle s’est surtout penchée sur l’aspect critique caractérisant cet empirisme médical, il y aurait sans doute lieu de prolonger l’analyse en ce qui a trait aux pouvoirs corporels à l’œuvre dans la régulation naturelle des maladies. Il s’agirait ainsi de déployer, de façon complémentaire, le contenu de ce concept de natura medicatrix que Sydenham avait en tête et que Locke sous-entend dans son analyse. Les éléments à prendre en compte se trouvent potentiellement disponibles dans l’interprétation proposée ; il suffirait somme toute de les expliciter.

Le chapitre « Observer l’homme malade » développe le thème de la maladie et celui de thérapeutique à partir d’une étude de cas, celui de Lord Ashley, atteint d’un abcès hydatique au foie, étude documentée par Locke lui-même. Claire Crignon s’intéresse aux modes de pratique et au rapport à établir entre ces modes et les paramètres qui définissent les limites de la condition humaine en termes de connaissance possible ou visée, ainsi qu’en termes de pouvoir d’intervention à l’égard du patient. En filigrane, l’analyse se rapporte à la façon dont Locke médecin et philosophe pouvait envisager le progrès en matière de développement des savoirs techniques et d’amélioration de la condition humaine. À l’orée de l’Enlightenment dont il sera l’un des principaux inspirateurs, n’y avait-il pas pour Locke un enjeu éthique et anthropologique lié à l’expansion de l’empirisme médical tel qu’il le promouvait ? Telle me semble être l’une des leçons à tirer de l’analyse réalisée.

François DUCHESNEAU

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Pour citer cet article : François DUCHESNEAU, « Claire CRIGNON, Locke médecin. Manuscrits sur l’art médical, Paris, Classiques Garnier, 2016, 541 pages » in Bulletin d’études hobbesiennes I (XXIX), Archives de Philosophie, tome 81/2, Avril-juin 2018, p. 405-448.

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