Auteur : Gilles Marmasse

Robert B. PIPPIN, Die Aktualität des deutschen Idealismus, Berlin, Suhrkamp, 2016, 441 p.

R. Pippin, professeur à l’Université de Chicago, est l’un des commentateurs de Hegel les plus lus et les plus discutés. Il s’inscrit, comme son compatriote T. Pinkard, dans une veine interprétative inspirée du pragmatisme de W. Sellars – contribuant sans doute à rendre Hegel plus acceptable aux yeux du public philosophique américain. Une des idées fondamentales est d’attribuer à Hegel la thèse selon laquelle l’esprit serait un « espace de raisons », dans lequel les individus justifient leurs actes à partir d’arguments ou de normes institutionnelles qui sont admis par les autres acteurs. Les raisons, donc, ne renvoient pas à des normes abstraites, purement rationnelles, mais à des contextes précis d’échanges argumentatifs. Ainsi émerge un Hegel « non métaphysicien », continuateur du projet kantien de renversement copernicien et d’exploration de la subjectivité. À ceci près, soutient Pippin, que Hegel radicalise le projet kantien en abandonnant la chose en soi et en niant qu’il existe une différence de nature entre la sensibilité et l’entendement, et qu’il le socialise, en associant la raison non pas à la réflexion solitaire mais aux échanges intersubjectifs.

L’ouvrage ici présenté est constitué de versions allemandes d’articles publiés par l’auteur depuis une quinzaine d’années. Dans une ample introduction, Pippin montre ce qui, à ses yeux, constitue la parenté d’inspiration entre l’idéalisme allemand et la philosophie analytique, à savoir le projet d’étudier le penser à partir de lui-même ainsi que le rapport entre la nature et l’esprit. Le volume est ensuite divisé en trois grandes parties. La première, « Raison et subjectivité », porte sur la question de l’autonomie, tant théorique que pratique. Pippin explique notamment en quoi Hegel se révèle plus kantien que Kant lui-même tout en échappant au risque de subjectivisme impliqué par le kantisme (p. 83). Car, dit-il, l’esprit selon Hegel, procède d’une autodétermination collective. Par ailleurs, Hegel s’oppose au dualisme esprit-nature : en effet, pour lui, si l’esprit est la faculté d’obéir toujours plus à la raison et de gagner en indépendance à l’égard de la nature, néanmoins, les individus en interaction restent toujours « situés » sur un mode naturel. En définitive, le modèle hégélien reste actuel, dans la mesure où, à l’encontre de tout relativisme, il défend une objectivité qui n’est pas l’effet de la raison subjective mais le produit d’une institutionnalisation dynamique (p. 158).

La deuxième partie (« Logique et subjectivité ») consiste principalement en une discussion des interprétations contemporaines de Hegel. Pippin réactive son analyse non métaphysique de Hegel, en soutenant par exemple que la catégorie de l’être n’exprime que « la pure possibilité de penser quelque chose en général » (p. 190). La troisième partie quant à elle (« Modernité et subjectivité ») a pour fil conducteur la question de l’esthétique. Une des contributions les plus intéressantes examine la signification du recours aux vers de Schiller à l’extrême fin de la Phénoménologie de l’esprit. Donner ainsi la parole du poète implique-t-il une subtile mise en question du pouvoir de la philosophie ? À tout le moins, selon l’auteur, les vers de Schiller expriment la prise en compte indispensable de « la dimension esthétique vivante de l’expérience » (p. 349).

Pippin propose une vision synthétique et cohérente de Hegel, qui, comme on l’a dit, a acquis une étonnante autorité. Il transforme l’œuvre hégélienne en une sorte d’arbitre des débats qui agitent aujourd’hui la scène philosophique anglo-saxonne. La contrepartie de cette actualisation revendiquée de Hegel est sans doute l’oubli de ses aspects les plus déroutants et dérangeants – dont pourtant nous aurions du mal à nous passer.

Gilles MARMASSE (Université de Poitiers)

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Pour citer cet article : Gilles MARMASSE, « Robert B. PIPPIN, Die Aktualität des deutschen Idealismus, Berlin, Suhrkamp, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

Du même auteur :

  • Gilles MARMASSE, « Hegel et les paralogismes de la raison pure », Archives de Philosophie, 2014, 77-4, 567-584
  • Gilles MARMASSE, « La logique hégélienne et la vie », Archives de Philosophie, 2012, 75-2, 235-252.