Auteur : Gilles Olivo

CASSAN, Élodie, Les chemins cartésiens du jugement, Paris, Honoré Champion, 152 p.

L’A. entend faire droit à ce qu’elle estime être un pan délaissé de l’étude du cartésianisme, à savoir son rapport critique aux logiques contemporaines qui permettrait pourtant de rendre compte du mode de constitution du discours cartésien sur la science. Car s’il est significatif que D. ne retient « aucun des concepts de base de la logique » (p. 12), il convient d’expliquer ce geste autrement que comme l’effet d’une pure ignorance ou d’un dédain pour ses débats internes, D. ayant pris soin de prendre position sur ces questions. La première partie du travail (« Les problèmes de contexte », p. 21-50) dresse un résumé condensé, au sein des logiques contemporaines, des doctrines qui ont en partage un abord formalisé et discursif de la doctrine du jugement en tant que proposition (scolastique tardive, p. 24-36) ; La Ramée, p. 36-39 ; Bacon, p. 39-42) et, de manière au fond complémentaire, un projet éthique de formation du jugement pratique en vue d’une vie heureuse (Montaigne, p. 42-50). La seconde partie (« Descartes », p. 51-86) – en laquelle s’affirme l’interprétation cartésienne défendue par l’ouvrage – mesure la portée critique de la doctrine du jugement cartésien et du même coup ce qu’elle a de novateur en matière de doctrine de la science parce qu’elle remet en cause la notion reçue du raisonnement faisant fond sur les syllogismes. La notion de jugement cesse de s’assimiler exclusivement à celle de proposition pour signifier aussi la double dimension de l’acte noétique dont l’esprit est capable en tant qu’il connaît et par lequel il forme des jugements et évalue la vérité des jugements ainsi formés. Dès lors, la proposition effectivement énoncée revêt les caractères que lui prête la sémantique mentale par laquelle s’élaborent les idées vraies, ce qui lui fournit un « contenu propositionnel mental ». Le raisonnement cartésien n’est plus ce faisant la théorisation formelle de l’enchaînement des syllogismes, mais celui de propositions enracinées dans les opérations mentales certifiantes de l’esprit. Selon l’A., cette lecture de la doctrine du jugement permet de rendre compte de l’évolution de son récipiendaire – l’entendement dans les Regulae (la description de cette doctrine du jugement va de la p. 55 à la p. 66, doctrine commune à La recherche de la vérité, p. 66-71, et partiellement au Discours, p. 71-74), puis la volonté dans les Meditationes (la description de cette doctrine du jugement va de la p. 79 à la p. 86, doctrine qui commence de se mettre en place dans la Dioptrique, p. 75 à 78) – grâce à l’évolution de la théorie et de la pratique cartésiennes de la science, c’est-à-dire grâce au changement de la conception de l’objet de la science : « après avoir fait du jugement dans les Regulae l’énoncé des rapports entre les paramètres d’une quaestio, mathématique ou physique, Descartes s’intéresse spécifiquement à la physique ; [il en vient à penser] le jugement comme l’expression des attributs et des modes de la substance corporelle, conformément à la distinction réelle de l’âme et du corps démontrée dans les Meditationes. Dans cette perspective, l’accent finalement mis sur la volonté a une portée épistémique. Il exprime la nécessaire subordination de toute affirmation à une conception claire et distincte de l’objet examiné » (p. 19). Dans ce contexte, les théories du jugement apparaissent comme les substituts cartésiens de la logique. La troisième partie peut alors décrire le champ scientifique unifié et complet gagné par cette théorie du jugement (« Applications », p. 87-113) dans son application à la physique (p. 88-95), à la théorie des tourbillons engagée dans la cosmogonie (p. 95 à 101) et à la morale (p. 101-115) où, en particulier, la pratique n’est pas selon D. une modalité spécifique du jugement, mais une mise en œuvre de connaissances formulées dans les jugements de la science. Une quatrième et dernière partie (« Perspectives », p. 117-136) expose les réceptions port-royalistes (« La logique de Port-Royal : une théorie non-cartésienne du jugement », p. 123-130) et malebranchiste (« Malebranche : le jugement, moteur du déploiement scientifique », p. 131-136) de cette doctrine.

On ne manquera pas de s’étonner et de regretter que ce travail, incontestablement novateur dans son projet, issu d’une thèse plus développée, se trouve pourtant réduit – compte tenu qui plus est de son programme extrêmement ambitieux – à d’aussi exiguës dimensions (136 pages de texte suivies d’une bibliographie, d’un index des noms et d’une table des matières qui totalisent 150 pages) qui ne laissent pas le temps au propos de l’A., fort intéressant au demeurant, de se développer et de s’étayer et au regard desquelles les remarques critiques pourront apparaître comme un procès d’intention du fait de la brièveté du propos exposé et du caractère souvent allusif ou lapidaire des démonstrations proposées. Risquons toutefois les deux suivantes : (1) En quoi « la nécessaire subordination de toute affirmation à une conception claire et distincte » serait-elle un gain de la doctrine du jugement référé à la volonté, puisqu’elle est énoncée dès les Regulae, en tant que l’entendement est l’opérateur du jugement vrai conçu comme deductio qui juge, c’est-à-dire affirme, la dimension d’affirmation contenue dans la deductio tenant à l’acte même de lier et d’assembler les unes aux autres d’autres intuitiones et/ou deductiones préalablement certifiées, afin de poser en les composant les propriétés que l’esprit s’objecte pour les connaître comme unifiées en des objets connus véritablement, c’est-à-dire comme certains (ce que l’A. nous semble du reste décrire p. 60, 62 et 65) ? En sorte que tout jugement, dès les Regulae, est déjà subordonné à une conception (intuitus et/ou deductio) claire et distincte. (2) Pourquoi l’attribution de la fonction du jugement à la volonté résulterait-elle de ce que le D. des Meditationes en viendrait à déterminer les exigences du jugement « comme l’expression des attributs et des modes de la substance corporelle, conformément à la distinction réelle de l’âme et du corps démontrée dans les Meditationes » ? Cela laisserait supposer, non pas bien sûr qu’il n’y a pas de jugements portés sur autre chose que sur les substances corporelles – l’A. sait bien que tel n’est pas le cas, comme elle le dit p. 55 –, mais du moins que tous les jugements possibles se modèlent selon D. sur l’exigence de ceux requis par les jugements physiques sur la réalité extérieure des corps, c’est-à-dire d’une science à visée ontiquement réaliste dont le souci d’instauration d’une physique livrerait le modèle – ce qui est sans doute difficile à tenir si l’on tient compte de ce que le canon des jugements vrais est, selon le D. des Meditationes comme pour celui des Principia, énoncé par la regula generalis dont la formulation est donnée par l’élucidation de la vérité attestée dans l’expérience dite du cogito. Sans doute nos deux questions sont-elles liées en ce qu’elles interrogent la justification de la différence structurant cet ouvrage, reprise par l’A. sans la légitimer à une longue tradition interprétative (à F. Alquié, par exemple), entre « un réalisme scientifique marqué par une indifférence ontologique [= le discours scientifique des Regulae fondé sur le privilège des mathématiques] et un réalisme scientifique tenant compte de la distinction réelle des substances [= le discours scientifique des Meditationes qui résulte des exigences posées par le projet de constitution de la physique] » (p. 55) qui doit ce faisant « savoir comment se prononcer objectivement sur les phénomènes […en] examin[ant] les modalités logiques de la prise en charge du rapport de l’esprit aux objets extérieurs à lui » (p. 75) ; différence dont il nous semble qu’elle est secondaire car dérivée de ce qu’engage pour la doctrine du jugement la compréhension de la vérité comme certitude.

Gilles OLIVO

Lire l’intégralité de ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin cartésien XLVI chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Gilles OLIVO, « CASSAN, Élodie, Les chemins cartésiens du jugement, Paris, Honoré Champion » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

♦♦♦

Du même auteur :