Auteur : Jaime de Salas

Gottfried Wilhelm LEIBNIZ, Sämtliche Schriften und Briefe, herausgegeben von der Berlin-Brandenburgischen Akademie der Wissenschaften und der Akademie der Wissenschaften zu Göttingen. Erste Reihe : Allgemeiner Politischer und Historischer Briefwechsel, Band 25. August 1705-April 1706. Bearbeiter Malte-Ludolf Babin, Gerd van der Heuvel, Regina Stuber. Berlin, Akademie Verlag, 2017, 958 p.

Ce nouveau volume de la correspondance générale de Leibniz fait apparaître la diversité de ses activités. Couvrant une période d’à peine neuf mois et comportant plus de 500 lettres, dont la moitié environ de Leibniz, il nous met de nouveau en présence de l’extraordinaire érudition et de la curiosité qu’avaient déjà fait connaître les précédents volumes. Soulignons la variété des relations nouées par Leibniz que révèlent les lettres. Ne pouvant les présenter toutes en détail, nous évoquerons celles qui nous ont semblé les plus importantes. On note d’une part les contacts pris par Leibniz avec des jésuites qui pouvaient le tenir informé de l’activité missionnaire en Chine : Charles Le Gobien, Antoine Verjus, Claude Visdelou, Jean de Fontenay et Joachim Bouvet. Outre l’intérêt qu’il porte à leurs connaissances mathématiques, Leibniz suit avec attention le projet d’un dictionnaire qui rassemblerait des termes de la culture tartare en plus des différentes langues chinoises. Sa correspondance avec Matthias Johan von der Schulenberg, d’autre part, offre des descriptions de l’art de la guerre, ainsi que de la défaite de la Saxe face à la Suède à Fraustadt en 1706. Apparaît ainsi l’intérêt de Leibniz pour les questions militaires, en particulier ses analyses dans la lettre à Schulenburg du 27 février 1706 (lettre 395).

Le monde anglais retient pour une bonne part l’attention de Leibniz. Le volume contient plusieurs éléments de sa correspondance avec Thomas Burnett, neveu de l’évêque de Salisbury. Ces lettres présentent une double dimension : il s’agit d’abord pour Leibniz de suivre la vie politique du moment et d’œuvrer pour la candidature de la princesse Sophie au trône d’Angleterre. Mais, dans le même temps, Burnett est également un interlocuteur intéressant – parce qu’extérieur aux parties en présence – pour le projet de réconciliation des deux Églises protestantes avec lesquelles Leibniz était en contact : l’Église évangélique ou luthérienne de Hanovre et celle réformée de Berlin. Le moment décisif de la négociation entre les deux Églises allemandes appartenait déjà au passé, mais Leibniz ne cessa jamais d’attacher une grande importance aux enseignements que l’expérience de l’Église anglicane pouvait apporter à toute négociation irénique.

Le rôle joué par la princesse Sophie dans l’évolution politique et intellectuelle de Leibniz est connu. Ses lettres à la princesse, caractérisées par la précision et la concision avec lesquelles Leibniz y expose sa doctrine de la substance, font depuis longtemps partie de ses textes les plus étudiés. Mais le présent volume, en plus d’offrir l’une des présentations les plus éclairantes de la pensée de Leibniz, fait apparaître un autre aspect de ses relations avec la princesse : son engagement en tant que membre de la cour de Hanovre. Leibniz y était très attentif à la situation de la princesse Sophie, devenue en vertu de l’Act of Settlement de 1701 héritière de la couronne d’Angleterre au cas où la reine Anne mourrait sans descendance. Cela impliquait non seulement de suivre la politique anglaise du moment, mais aussi de servir d’intermédiaire entre la princesse et les personnes qui pouvaient l’informer des derniers événements, voire même d’écrire des lettres au nom de la princesse. Dans ce contexte, il faut citer en particulier les lettres à Pierre de Falaiseau, représentant de la cour de Brandebourg à Londres, qui tenait Leibniz et la princesse informés des nouvelles politiques du Parlement, et surtout de celles relatives à l’accession de la princesse Sophie à la couronne britannique. Tandis que la correspondance avec Burnett comporte une dimension savante, celle avec Falaiseau est centrée sur les questions politiques.

Parmi les textes les plus intéressants du volume, on signalera une lettre rédigée par Leibniz au nom d’un aristocrate anglais, Sir Roland Gwynn, lettre ouverte défendant la nécessité que la princesse Sophie soit invitée, en tant qu’héritière de la reine Anne, à s’installer en Angleterre. Sir Roland se chargea lui-même de la traduction, comme l’indiquent d’autres éléments de la correspondance. Leibniz entendait ainsi contester une motion récente par laquelle le Parlement avait refusé de débattre de la possibilité d’inviter la princesse Sophie à Londres. La lettre donna lieu à l’introduction à la même chambre d’une motion qui fut rejetée, laissant Sir Roland en fort mauvaise posture. Leibniz avait agi avec sa discrétion habituelle, parvenant à dissimuler son rôle et probablement celui de la princesse Sophie dans ce qui s’avéra une manœuvre malheureuse. On savait déjà que Leibniz était l’auteur du texte, mais les documents qu’apporte le présent volume constituent un complément important, puisqu’ils permettent de suivre le processus de composition et de traduction, tant par l’auteur lui-même que par Sir Roland, dont il est désormais établi qu’il fut l’auteur de la traduction.

Ces événements s’accompagnent de deux faits qu’illustre une documentation abondante. Le Parlement anglais, d’une part, promeut cette année-là l’électeur Georg Ludwig à l’ordre de la Jarretière, et vote par ailleurs deux motions, l’Act of Regency et l’Act of Naturalization, qui confirment l’orientation adoptée par l’Act of Settlement. Il organise dans le même temps l’envoi d’une délégation à Hanovre pour remettre à la princesse l’emblème de cet ordre. De cette manière, même si la princesse Sophie ne se trouve pas en Angleterre, son statut d’héritière se trouve renforcé. D’autre part, son fils Georg Ludwig, futur George Ier d’Angleterre, intervient directement dans l’organisation de la succession, limitant par là l’action de sa mère. Leibniz rédigea à l’intention de l’Électeur un rapport exceptionnel sur les progrès de la négociation (lettre 489). De fait, la princesse Sophie ne parvint jamais à la couronne d’Angleterre, qui échut finalement à son fils.

Thomas Burnett, Pierre de Falaiseau et Sir Roland Gwynn étaient trois contacts de Leibniz avec la cour et le Parlement anglais. La correspondance permet non seulement d’apprécier la manière dont la succession anglaise était observée depuis Hanovre, mais aussi les relations qu’entretenaient trois personnalités très différentes avec Leibniz et la princesse Sophie.

Soulignons enfin que le présent volume résulte du même travail éditorial de haut niveau que les précédents.

Jaime de SALAS (traduction de l’espagnol par Marine Picon)

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Pour citer cet article : Jaime de SALAS, « Gottfried Wilhelm LEIBNIZ, Sämtliche Schriften und Briefe, herausgegeben von der Berlin-Brandenburgischen Akademie der Wissenschaften und der Akademie der Wissenschaften zu Göttingen. Erste Reihe : Allgemeiner Politischer und Historischer Briefwechsel, Band 25. August 1705-April 1706. Bearbeiter Malte-Ludolf Babin, Gerd van der Heuvel, Regina Stuber. Berlin, Akademie Verlag, 2017 » in Bulletin leibnizien IV, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 563-639.

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