Auteur : Jamila Mascat

Guillaume LEJEUNE, Hegel anthropologue, Paris, CNRS Éditions, 2016, 208 p.

En dépit du titre, cet ouvrage ne se borne pas à nous livrer une reconstruction de l’anthropologie hégélienne, mais se donne pour but d’interroger l’œuvre de Hegel en tant que penseur de l’humain – Hegel anthropologue, certes, mais également phénoménologue et pédagogue – de sorte que sa spéculation interroge à son tour le champ de l’anthropotechnique contemporaine.

Lejeune extrait les notions fondamentales de l’anthropogénèse hégélienne (raison, mort et éducation) pour les examiner de près dans les textes et pour les mobiliser au service de « perspectives pragmatiques » que son discours se propose d’articuler, afin de comprendre comment se forme pour l’homme la conscience de ce qu’il peut être.

Le premier chapitre est consacré à « l’idéalisation de la positivité naturelle et ses possibles faillites » (p. 33). L’âme – en tant que Naturgeist et « être de l’esprit » – et son corps – en tant qu’organon « naturel de l’esprit » – sont moteurs du processus de dépassement du substrat naturel, qui conduit aux stades supérieurs de la conscience et de la pensée. La folie, que Hegel conçoit comme une interruption de l’œuvre d’idéalisation, révèle alors le caractère plus propre de l’homme : celui-ci ne serait que ce qu’il fait de lui-même à partir de son immédiateté naturelle. Le « privilège de la folie » dont les hommes bénéficient témoigne donc de l’aspect néoténique de leur nature – « une positivité ouverte à la négativité de la culture » (p. 52) – qui demeure une tâche à accomplir.

La négativité est la clef de voûte qui sous-tend chez Hegel l’accomplissement de l’anthropogénèse. Dans le second chapitre l’auteur analyse la présence du négatif dans la pensée de Hegel, en parcourant ses méditations sur le phénomène de la mort dès les écrits de jeunesse. Si la mort dans la nature apparaît comme une négativité indifférente, face à laquelle on ne peut que constater que « c’est ainsi », la modernité chrétienne a individualisé l’expérience de la mort qui demeurait pour les Anciens rattachée à la vie universelle du corps politique. Pour Hegel, cette mort singularisée n’incarne pas une fin absolue, mais seulement la fin de la finitude qui anime la dialectique de réalisation de l’Absolu. À l’encontre des tendances transhumanistes qui considèrent la mort comme une contingence à éliminer, Hegel nous permet de concevoir la mortalité autrement, comme ce qu’il est donné aux hommes de cultiver en tant que possible. La négativité, dispositif essentiel de la Bildung, trouve, dans cet exercice de transfiguration de la mort singulière au sein de l’universel de la culture, sa destination fondamentale.

Le troisième chapitre met en lumière l’esprit humaniste de la conception hégélienne de l’éducation à travers notamment les écrits de Nuremberg : pour Hegel, la Bildung n’est formation à la liberté que dans la mesure où elle est formation à l’universel. Lejeune souligne ici le primat du langage et du théorique sur la technique, que Hegel distingue du travail en tant qu’extériorisation : « la technique est plutôt ce qui se coupe de l’extériorisation pour former une extériorité » (p. 105). Une telle extériorité exige d’être réfléchie dans la pensée pour ne pas se cristalliser en une « mauvaise objectivité » (p. 117). Il s’agit donc de reconnaître une place essentielle à l’éducation à la négativité, qui forge chez l’homme une disposition au choix des possibles et des possibilités de la condition humaine. La leçon à tirer de Hegel serait ainsi un avertissement prudent contre le danger d’essentialisation qui se cache au fond de toute mythologie de la technique : « À vouloir spiritualiser la nature, on naturaliserait l’esprit » (p. 21-22).

Jamila MASCAT (Universiteit Utrecht)

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Pour citer cet article : Jamila MASCAT, « Guillaume LEJEUNE, Hegel anthropologue, Paris, CNRS Éditions, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

Du même auteur :

  • Jamila MASCAT, « Entre négativité et vanité. La critique hégélienne de l’ironie romantique », Archives de Philosophie 2017, 80-2, 351-368.