Auteur : Jean Celeyrette

Jean BURIDAN, Quaestiones super octo libros Physicorum Aristotelis (secundum ultimam lecturam), livres I-II, éd. Michiel Streijger et Paul J.J.M. Bakker, Leiden-Boston, Brill, « Medieval and Early Modern Philosophy and Science », 2015, clxxxvi-364 p.

L’importance de Jean Buridan dans l’université médiévale n’a pas besoin d’être soulignée. Son œuvre couvre tous les champs de la philosophie de son époque et a eu une influence considérable, à Paris mais aussi dans les nouvelles universités d’Europe centrale (Prague, Vienne, Cracovie) où elle a fait partie du cursus des études. La richesse exceptionnelle de la tradition manuscrite témoigne de cette importance, mais cette richesse est aussi due à la longueur de la carrière de Buridan qui l’a amené à modifier à plusieurs reprises son enseignement. Il faut dire également que, parmi les manuscrits buridaniens conservés, certains résultent d’enseignements par d’autres maîtres qui ont suivi la méthode de Buridan, manuscrits qui sont dits secundum Buridanum, sans que la distinction avec les manuscrits authentiques soit toujours très nette. Il faut une fois de plus rendre hommage au travail de Bernd Michael qui dans sa thèse a proposé un premier classement des manuscrits et des versions des différentes œuvres de Buridan, classement qui reste une référence (voir Bernd MICHAEL, Johannes Buridan. Studien zu seinem Leben, seinen Werken und zur Rezeption seiner Theorien im Europa des späten Mittelalters, 2 vol., PhD. Dissertation, Freie Universität Berlin, Berlin, 1985). Confrontée à cette tradition manuscrite pour le moins embrouillée, la critique s’est souvent contentée de recourir aux dernières versions des enseignements de Buridan, dites secundum ultimam lecturam, en fait des ordinationes rédigées par le maître, car ces versions ont bénéficié d’éditions à la Renaissance. C’est particulièrement le cas pour ses questions sur la Physique, qui constituent une de ses œuvres majeures. La nécessité d’une véritable édition critique ne se discute donc pas, d’autant plus que l’édition de la Renaissance (Subtilissime Quaestiones super octo Physicorum libros Aristotelis, Paris, Pierre le Dru pour Denis Roce, 1509) n’est pas dépourvue de défauts. Mais c’est une entreprise particulièrement difficile, ce qui explique, en particulier, que le volume qui nous est présenté ne comporte que l’édition critique des questions sur les deux premiers livres de la Physique. Cette édition est précédée d’une introduction de J.M.M. Thijssen et d’un guide de lecture par Edith Sylla. Le tout résulte d’un travail collectif au sein du Center for the History of Philosophy and Science de Radboud University à Nimègue.

L’introduction fait le point sur nos connaissances actuelles des différentes versions des commentaires sur la Physique de Buridan et apporte des éléments nouveaux par rapport au travail de Michael. En ce qui concerne l’ultima lectura, en plus de l’édition de 1509 les auteurs répertorient 32 manuscrits, tous posthumes, dont ils donnent une brève description. D’autres manuscrits attribués à Buridan par les copistes ont aussi été examinés avant d’être écartés. La réalisation d’un stemma pour cet ensemble particulièrement complexe relevait de la gageure, néanmoins les auteurs, à partir de comparaisons portant sur quelques passages tests, ont choisi de répartir les 32 manuscrits en un groupe d’origine parisienne et un groupe provenant d’Europe centrale, le premier étant lui-même divisé en 4 sous-groupes, et le second en trois. Les auteurs soulignent que les manuscrits d’origine parisienne semblent plutôt plus fiables, mais que les manuscrits de l’autre groupe n’ont pas été négligés. Si bien que le texte proposé dans la seconde partie de l’ouvrage résulte de la collation de trois manuscrits, tous d’origine parisienne et qui correspondent à des sous-groupes différents, et de l’édition de 1509, une deuxième série de 7 manuscrits ayant été utilisée quand les 4 leçons de base ne donnaient pas un texte satisfaisant. Toutes les variantes des 4 textes de base sont indiquées. Les vérifications ponctuelles auxquelles j’ai procédé confirment que c’est bien ainsi que l’édition a été réalisée.

Je l’indiquais plus haut, l’édition proprement dite est précédée d’un long « Guide to the text » par Edith Sylla. Même si l’édition critique d’un texte médiéval est avant tout un outil indispensable aux chercheurs, E. Sylla, avec son « guide », se propose aussi d’aider le non spécialiste à aborder le texte de Buridan. Très raisonnablement, elle explique qu’elle va tenter de faire comprendre la physique buridanienne dans son contexte, sans s’appesantir sur les aspects de la philosophie buridanienne ayant des résonnances dans la philosophie contemporaine. Elle fait alors le point sur les dernières avancées de la critique buridanienne, et elle montre à quel point il est difficile de situer le texte proposé dans la philosophie du XIVe siècle. Les incertitudes de datation, notre ignorance des versions antérieures du commentaire de Buridan, le fait que nous ne sachions pas quel était l’impact réel des débats théologiques sur la faculté des arts, rendent pour une bonne part illusoire la détermination des « influences ». C’est pourquoi E. Sylla dans sa présentation s’est résolue à décrire successivement toutes les questions des livres I et II et à les comparer avec les questions correspondantes de commentaires à la Physique antérieurs, contemporains et postérieurs à celui de Buridan. Dans ces comparaisons, tenant compte des acquis de la critique, elle fait jouer un rôle particulier aux questions de Jean de Jandun, de Gauthier Burley, Guillaume d’Ockham, et pour les contemporains à celles d’Albert de Saxe et de Nicole Oresme. E. Sylla a ainsi constitué une base de travail précieuse pour le spécialiste.

En résumé, le livre qui nous est proposé est un outil indispensable pour la recherche sur la philosophie naturelle médiévale et on ne peut que souhaiter une parution prochaine, sous la même forme, de la suite de cette édition critique.

Jean CELEYRETTE (Université de Lille 3)

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin de Philosophie médiévale XIX chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Jean CELEYRETTE, « Jean BURIDAN, Quaestiones super octo libros Physicorum Aristotelis (secundum ultimam lecturam), livres I-II, éd. Michiel Streijger et Paul J.J.M. Bakker, Leiden-Boston, Brill, « Medieval and Early Modern Philosophy and Science », 2015 » in Bulletin de Philosophie médiévale XIX, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 641-672.

♦♦♦