Auteur : José Médina

Gregorio BALDIN, Hobbes e Galileo. Metodo, materia e scienza del moto, « Biblioteca di Galilaeana », vol. 6, Firenze, Olschki, 2017, xxiv-242 pages.

La philosophie naturelle de Hobbes est entièrement fondée sur les principes d’un mécanisme strict, définitivement mis en place – si l’on en croit La Vie en vers – en 1636, à son retour du troisième voyage sur le continent d’octobre 1634 à octobre 1636 : une période initiale de 10 mois à Paris, un séjour en Italie (Florence-Rome-Florence) de septembre à juin 1635, un dernier séjour à Paris de 5 mois. Ce voyage fut marqué par deux rencontres exceptionnelles : avec Marin Mersenne dont il fréquenta assidument le cercle, avec Galilée auquel William Cavendish et Hobbes rendirent visite dans sa résidence forcée d’Arcetri en novembre. Les sources dont nous disposons au sujet de ces rencontres n’ont cependant pas la même valeur : les deux autobiographies de Hobbes font grand cas de la rencontre avec Mersenne sans jamais évoquer celle avec Galilée attestée seulement par une lettre du savant italien à Micanzio (1er décembre) faisant état de la visite d’un seigneur anglais « venu d’outremont ». Nous disposons par ailleurs de la biographie de John Aubrey dans laquelle est évoquée l’amitié entre Hobbes et Galilée. Cette différence de statut et la relative rareté des mentions du nom de Galilée dans les écrits hobbesiens expliquent sans doute que les rares commentateurs qui se sont intéressés aux circonstances de ce que Jean Terrel nomme le « tournant scientifique » de Hobbes, accordent plus d’importance à Mersenne (et aux savants qui l’entourent : Gassendi, Roberval, Mydorge et même Descartes) qu’à Galilée dans la formation de la philosophie naturelle de Hobbes. Bien plus, selon Jean Bernhardt, qui considère le Short Tract (1630) comme une première étape de la carrière scientifique de Hobbes, son mécanisme serait d’abord dû au médecin et physicien hollandais Isaac Beeckman.

L’immense mérite de l’étude de Gregorio Baldin est de prendre au sérieux les propos de Hobbes lorsqu’il déclare dans le De motu, loco et tempore (1642-1643) que Galilée est le « plus grand philosophe de tous les siècles » et remarque dans la Dédicace du De Corpore (1655) qu’« Après lui [Copernic], une fois reconnu le mouvement de la terre, s’est posée la question difficile de la chute des graves. De nos jours Galilée a affronté cette difficulté et le premier nous ouvrit la première porte de la physique générale : la nature du mouvement. Il apparaît donc impossible de faire remonter avant lui l’âge de la physique ». Mais loin de négliger le rôle fondamental de Mersenne G. Baldin lui consacre heureusement un premier chapitre : « Hobbes et Mersenne » (p. 1-55) dont l’originalité consiste à établir avec précision l’influence du minime sur l’auteur du Léviathan, influence qui ne se limite pas à son rôle de traducteur et de diffuseur des idées galiléennes. Une lecture minutieuse de La vérité des sciences (1625) et des Questions inouïes (1634) permet notamment en effet de dégager un certain nombre de positions dont G.B. souligne de manière convaincante la convergence avec celles de Hobbes : l’importance et l’utilité des mathématiques, dont la structure est essentiellement syllogistique, pour les autres sciences, en particulier les mathématiques mixtes (statique, hydraulique, pneumatique) ; une attention particulière au statut épistémologique des sciences soulignant la certitude des mathématiques et le caractère hypothétique de la physique ; le souhait d’étendre aux autres sciences la certitude des mathématiques. Parmi les extraits reproduits dans ce chapitre, on notera en particulier (p. 15) l’énoncé de l’argument du fabricant pour justifier le fait « qu’il est difficile de rencontrer des principes ou des vérités dans la physique » dont l’objet appartient aux choses que Dieu a créées, « puisque nous ne savons les vraies raisons que des choses que nous pouvons faire de la main et de l’esprit » (Harmonie Universelle, vol. II, Nouvelles Observations Physiques et Mathématiques, p. 8).

Dans son ouvrage G.B. se prononce clairement en faveur d’une influence décisive du savant italien sur la philosophie naturelle de Hobbes, influence patente non seulement au niveau méthodologique et épistémologique, mais aussi « dans le domaine de la physique » du fait « de profondes analogies conceptuelles et lexicales » (présentation, 4e page de couverture). À cette influence, conformément à cette description, sont donc consacrés les chap. II et III (« Hobbes : Principes de philosophie galiléenne » ; « Le moment de Galilée et le conatus de Hobbes »). Un dernier chapitre (IV. « Les paradoxes de la matière ») examine les conceptions de la matière chez Hobbes, Galilée et Descartes ; l’ouvrage se clôt par un appendice (« Le Short Tract on First Principles ») dans lequel G.B., apparemment rallié aux analyses de Noel Malcolm et de Timothy Raylor, justifie son choix de ne pas prendre en compte ce manuscrit dont il défend néanmoins l’importance documentaire. À l’appui de sa thèse, G. Baldin fait référence à l’ensemble des œuvres de Hobbes mais privilégie bien évidemment le De motu, loco et tempore, ce « laboratoire du De Corpore » qui de fait contient le plus de développements sur Galilée. À chaque fois en effet que les démonstrations de l’auteur du De Mundo l’amènent à mettre en question les principes de la mécanique galiléenne sur des bases aristotéliciennes, Hobbes réfute point par point les paralogismes de White, rétablit la vérité sur les positions de Galilée qu’il partage à l’exception de l’explication galiléenne des marées. Les chap. II et III mettent parfaitement en lumière cette adhésion de Hobbes aux principes galiléens. En revanche le chap. IV apparaît moins convaincant : dans sa confrontation des conceptions de la matière chez Hobbes et Galilée, l’argumentation en faveur d’une influence de Galilée s’appuie seulement sur des ressemblances terminologiques qui, reprises dans un cadre plus général, se révèlent en fait nettement insuffisantes. C’est le cas de la problématique de la division du continu (p. 169-193) qui selon nous est chez Hobbes comme chez Galilée largement tributaire de ce qu’en dit Aristote, leur source commune. De même, la problématique de la transsubstantiation (p. 196-201) est à rapporter selon nous à sa source théologique. Le refus de la part de Hobbes – qui se montre ici fidèle à Aristote – d’admettre l’infini actuel et, en conséquence, l’existence d’atomes indivisibles compromet sérieusement la possibilité d’une influence suggérée p. 172 et 186. Comme l’écrit Yvon Belaval à propos de la question de l’influence directe ou indirecte de Leibniz sur Diderot (Études leibniziennes, Gallimard, 1976, p. 245) : « des ressemblances ne peuvent établir une filiation, que si elles ne sont pas contredites par des dissemblances fondamentales ». Or, à nouveau, c’est bien une dissemblance fondamentale que G. Baldin lui-même souligne lorsqu’il écrit : « La conception hobbesienne de la vision diverge radicalement de celle de Galilée sur un point fondamental : le philosophe anglais considère que la lumière n’est rien d’autre qu’un mouvement qui se propage à travers le milieu alors que Galilée lui attribue une réalité autonome en la considérant comme un corps extrêmement raréfié et dissout dans ses atomes indivisibles » (p. 204).

Néanmoins, cette relative faiblesse du chap. IV ne remet pas en cause la justesse de la thèse d’une influence décisive de Galilée dans la formation de la philosophie naturelle de Hobbes.

José MÉDINA

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Pour citer cet article : José MÉDINA, « Gregorio BALDIN, Hobbes e Galileo. Metodo, materia e scienza del moto, « Biblioteca di Galilaeana », vol. 6, Firenze, Olschki, 2017, xxiv-242 pages » in Bulletin d’études hobbesiennes I (XXIX), Archives de Philosophie, tome 81/2, Avril-juin 2018, p. 405-448.

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