Auteur : Julien Labia

Niklas HEBING, Hegels Ästhetik des Komischen (Hegel-Studien, Beiheft 63), Hamburg, Meiner, 2015, 460 p.

L’esthétique de Hegel perd son statut de parent pauvre de la recherche hégélienne. On se réjouit de la voir cartographiée d’une manière toujours plus précise, en général comme en particulier, comme l’attestent les livres soumis à ce bulletin au fil des années. Il est presque inutile de rappeler combien les analyses de la tragédie grecque par Hegel sont connues, souvent commentées, et constituent même un passage obligé des cours d’esthétique. L’analyse hégélienne du comique n’a malheureusement pas retenu une attention comparable, et le grand intérêt de ce volume est d’en montrer l’importance. Encore faut-il distinguer (chap. I ; voir aussi p. 330 sq.) le comique, sujet rare en philosophie, de cette ironie sur laquelle Jean-Paul, Solger ou Schlegel ont tant écrit du temps de Hegel (le chap. IV se consacrant au parallèle avec Schiller). L’intérêt profond de Hegel pour la légèreté, dont la manifestation supérieure est artistique (p. 17), surprendra plus d’un lecteur. Hegel liant directement le comique à la présence concrète du rire, ce phénomène intéresse, au sein de la philosophie de l’esprit subjectif, l’Anthropologie – qui voit en lui une figure de la culture de l’Esprit (chap. V) – et, tout particulièrement, dans l’étude de l’esprit absolu, l’analyse de la poésie, qui voit en lui une figure de la conscience de soi rendant in fine sensible au caractère comique du monde même. N. Hebing nous donne ainsi à relire sous l’angle de la philosophie de l’esprit les fines analyses de Hegel sur Aristophane, Juvénal, Lucien, Sterne ou le Quichotte, mais aussi sur Molière ou le Neveu de Rameau. Chemin de l’art au monde, prise de distance véritable avec ce qui n’est plus, le comique est, plus qu’un détachement d’avec soi-même, l’agent de l’accomplissement de l’histoire : singulier calvaire dont les étapes, bien que n’étant jamais souffrance, sont bien libération. N. Hebing révèle un philosophe (et pas seulement un philosophe de l’art) soucieux de rendre pleinement compte du poids égal du rire et des larmes dans sa philosophie de l’histoire de l’art, en un savant exercice de contrepoint. En se souvenant de l’absence cruelle de la seconde partie de la Poétique d’Aristote consacrée au comique, on mesure l’importance de ce traité hégélien du comique, reconstitué dans sa portée systématique. Sérieux et comique constituent deux versants de l’esthétique de Hegel, différents mais d’importance au moins comparable. « Tragédie et satire sont sœurs : ensemble, leur nom est vérité » : Hegel, avec les outils et le génie qui lui sont propres, se rapprocherait presque de Dostoïevski. Et, lorsqu’il s’amuse de son propre jeu de mots rapprochant Deutschtum et Deutschdumm (p. 12), Hegel se fait l’incarnation même de cet esprit qui, puisqu’il ne respecte rien, ne saurait arrêter cet élan fait de négation élevant irrémédiablement vers l’universel.

Julien LABIA (CPGE, Nevers)

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Pour citer cet article : Julien LABIA, « Niklas HEBING, Hegels Ästhetik des Komischen (Hegel-Studien, Beiheft 63), Hamburg, Meiner, 2015 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.