Auteur : Laurent Gallois

Jean-François KERVÉGAN, La Raison des normes. Essai sur Kant, Paris, Vrin, 2015, 192 p.

C’est un regard renouvelé sur la raison en son exercice de raison pratique que propose Jean-François Kervégan, faisant de la philosophie pratique de Kant son objet et portant au jour un exercice de la raison pratique, resté inaperçu. La philosophie pratique de Kant, envisagée selon son évolution à l’intérieur même du programme philosophique kantien, serait alors – et ceci au sens où La Raison des normes se présente comme un essai sur Kant – philosophie d’une raison normative, la raison établissant d’elle-même, comme raison pratique pure, des principes pour évaluer – par la voix de l’impératif catégorique (Fondements de la métaphysique des mœurs) ou par le fait de sa loi fondamentale (Critique de la raison pure) dans la visée d’une distinction s’affinant de plus en en plus entre éthique et juridique (pleinement développée dans la Métaphysique des mœurs mais présente dès les premières leçons de philosophie morale de Kant) – les effets des actions dont la matérialité s’atteste dans le monde. Ces principes ont une incidence normative dont l’expression est « l’expression même de la liberté » (p. 25), expression procédant d’un « même régime de rationalité » qui organise « les champs normatifs différents que sont l’éthique et le droit » (p. 26). Il est question de liberté et de normativité. Ils sont l’affaire des deux premiers chapitres.

Le premier chapitre « Liberté » passe en revue les « positions successives, pas forcément identiques ni homogènes » dans l’œuvre kantienne « de la question de la liberté » (p. 63). Jean-François Kervégan y conduit une véritable enquête sur les « concepts de liberté » (p. 27), examinant avec précision les rapports entre « liberté cosmologique, liberté transcendantale » et « liberté pratique » (p. 30). Cette enquête suit le parcours de la Critique de la raison pure – envisagée tant du point de vue de la troisième Antinomie de la raison pure que du Canon de la raison pure – à la Critique de la raison pratique, en passant par les Fondements de la métaphysique des mœurs. Cette enquête produit d’utiles et nécessaires précisions sur les notions de volonté, d’arbitre et de libre arbitre, dont les distinctions de fonctions et de significations sont clairement atteintes et exposées (cf. p 29-30) avec la Métaphysique des mœurs.

Le deuxième chapitre s’intitule « Normativité ». Les termes norme, normativité, normatif sont employés dans plusieurs formulations de Jean-François Kervégan (p. 44, 61, 64, 67, 70, 80). Or leur emploi ne va vraiment pas de soi quand il s’agit de Kant lui-même, tout simplement parce que les deux derniers n’appartiennent absolument pas au lexique kantien. Quant au premier, die Norm, il a un sens très précis.

En admettant que l’on puisse rendre l’allemand Norm par le français Norme – ce qui peut interroger, car ce terme n’est intégré dans la langue française qu’au XIXe siècle, bien après que Norm a été intégré à l’allemand pour rendre le latin norma des leçons de Baumgarten ou d’Achenwall, dont Kant use des manuels pour ses propres cours de philosophie pratique (philosophie morale et philosophie du droit), ainsi que le mentionne Luc Langlois dans sa traduction des Réflexions sur la philosophie morale (Kant) et des Principes de la philosophie première (Baumgarten) parue chez Vrin (2015) –, deux accents se dégagent des emplois de Norm dans l’œuvre de Kant : celui d’une forme liée à la notion de norme et celui d’une procédure d’évaluation et de validation d’une dimension universelle à partir d’un modèle ou d’un étalon. En revanche, Norm ne porte pas de sens éthique ou juridique, donc moral. Or ce sont bien ces deux accents qui sont pleinement opératoires avec la notion de norma engagée dans la Métaphysique des mœurs (1797) au § 45. Il est alors, en ce sens seulement, permis de parler d’un pouvoir normatif que la raison pratique pure exerce. Et c’est pour cela qu’il est permis de dire et de montrer, avec Jean-François Kervégan, que la Métaphysique des mœurs opère comme « théorie de la normativité » (p. 82). Il faut saluer ici la lecture de Jean-François Kervégan en ce qu’elle attire l’attention sur une notion discrète mais pleinement présente en son effectivité chez Kant : la notion de norme – ce qui, au passage, justifie pleinement le titre de l’ouvrage.

La raison des normes poursuit son périple avec un troisième chapitre, ‘Juridicité’, où la distinction entre droit et éthique, comme « espèces de la morale » (p. 115) chez Kant est pleinement restituée et honorée, l’entreprise kantienne conférant au « droit naturel » (ou « rationnel » en termes hégéliens) une véritable et ferme « assise théorique » (p. 138). Le quatrième chapitre aborde la question débattue d’une philosophie de l’histoire chez Kant, dont le noyau est anthropologique selon Jean-François Kervégan. Sans doute, conviendrait-il de rattacher la question de l’histoire à l’idée du souverain bien, idée qui mobilise toute la raison en ses différents usages – théorique, spéculatif et pratique – pour Kant : la réalisation effective du souverain bien relevant des effets de l’agir humain, effets à lire et à interpréter selon le pouvoir normatif de la raison dans le domaine de la vertu et dans le domaine du droit, l’histoire comme récit étant cette forme que la raison se donne pour rendre compte et restituer son travail de déchiffrement des effets de l’agir humain. Il y a alors sens à ce que l’ouvrage s’achève sur des « considérations hégéliennes naissantes » (p. 177), prolongeant cette mise au jour d’un usage, normatif, resté inaperçu jusqu’ici dans les commentaires kantiens.

Laurent GALLOIS (Centre Sèvres)

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Pour citer cet article : Laurent GALLOIS, « Jean-François KERVÉGAN, La Raison des normes. Essai sur Kant, Paris, Vrin, 2015 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

Du même auteur :

  • Laurent GALLOIS, « L’esprit de la philosophie transcendantale chez Kant. Vers une philosophie de l’esprit ? », Archives de Philosophie, 2010, 73-2, 229-248