Auteur : Mogens Lærke

Cristina MARRAS, Les métaphores dans la philosophie de Leibniz, coll. « Le discours philosophique », Lambert-Lucas, Limoges, 2017, 238 p.

Dans un petit texte écrit vers le milieu des années 1680, les Remarques sur les méthodes des modernes pour la recherche de la vérité, Leibniz note à propos de l’usage des « expressions figurées » en philosophie : « M. des Cartes parle avec exactitude, le R. P. Malebranche a revêtu ses pensées d’un style d’orateur, ce que je ne blâme point ; car quand on a une fois pensé juste, les expressions figurées sont utiles pour gagner ceux à qui les méditations abstraites font peine. Cependant quand on a de l’indulgence pour les métaphores, il faut se bien garder de ne pas donner dans les illusions » (A VI, 4, 1473). On pourrait alors s’attendre à ce que Leibniz cherche plutôt à éviter les métaphores, parce qu’elles relèvent d’une « indulgence » qui risque de nous faire tomber dans des « illusions » et parce que, comme Leibniz l’ajoute dans les Nouveaux essais (II, chap. 9), « les figures mêmes de rhétorique passent en sophismes lorsqu’elles nous abusent » (A VI, 6, 135 ; voir aussi II, chap. 29, A VI, 6, 260-61). Les métaphores sont pourtant omniprésentes et systématiquement mobilisées dans l’élaboration de sa métaphysique. C’est ce que montre Cristina Marras dans Les métaphores dans la philosophie de Leibniz. Ce livre n’est pas la première étude de Leibniz qui aborde son usage des métaphores, mais il s’agit du premier livre à ma connaissance qui cherche à comprendre l’usage systématique que Leibniz en fait. Cette version française est pour l’essentiel une traduction d’un ouvrage paru en italien en 2010 sous le titre Prospettive metaforiche nella filosofia di Leibniz, mais agrémentée d’un « Avant-propos » qui sert surtout à mieux situer l’étude dans le contexte de certaines théories contemporaines de la métaphore.

Les chapitres centraux du livre portent sur cinq champs métaphoriques majeurs. Le chapitre 1 étudie les métaphores aquatiques et nautiques, notamment celle de l’océan que Leibniz mobilise dans les contextes à la fois encyclopédique et métaphysique, et cela de façon coordonnée, mais aussi celle de la navigation, utilisée par Leibniz dans le Système nouveau, § 12 : « je croyais entrer dans le port, mais lorsque je me mis à méditer sur l’union de l’âme avec le corps, je fus comme rejeté en pleine mer. » Dans le chapitre 2, Marras s’intéresse aux métaphores géographiques et du voyage, évoquées par exemple dans la Recommandation pour instituer la science générale pour décrire les avantages de l’établissement progressif de l’encyclopédie, où « en découvrant tout d’une vue toute cette région d’esprit, déjà peuplée, on remarquerait bientôt les endroits encore négligés et vides d’habitants. La géographie des terres connues donne moyen de pousser plus loin les conquêtes des nouveaux pays » (A VI, 4, 696). Ensuite, au chapitre 3, nous trouvons les métaphores optiques et visuelles telles que celle, célèbre, de la monade comme « miroir vivant » de l’univers. Le chapitre 4 est consacré aux métaphores spatiales et architecturales, notamment celle des deux labyrinthes, et celle de la construction divine du monde et la conception de Dieu comme « un bon architecte, qui ménage sa place et le fonds destiné pour le bâtiment de la manière la plus avantageuse » (Discours de métaphysique, art. 6). Enfin, dans le dernier chapitre (5), elle se penche sur les métaphores de mesure et de mécanique, et en particulier celle de la trutina rationis, la balance de raison, souvent employée dans le contexte dialectique, comme dans la Conversation du Marquis de Pianese et du père Emery Eremite quand Leibniz nous encourage, dans les controverses, « avec une application égale, et avec un esprit de juge désintéressé [à] examiner le pour, et le contre afin de voir de quel côté doit pencher la balance » (A VI, 4, 2250). Tout lecteur de Leibniz reconnaîtra ces images de l’océan, du voyage, du miroir, du labyrinthe, de l’architecture et de la balance. Dans ces chapitres qui forment l’essentiel du livre, Marras propose alors une recension quasi exhaustive des textes où ces cinq types d’images apparaissent, en mettant en évidence comment les diverses occurrences communiquent entre elles pour former un véritable réseau métaphorique qui se superpose au réseau conceptuel du système.

Le cadre de l’analyse est posé dans l’Introduction à partir d’une réflexion sur les théories philosophiques contemporaines de la métaphore. La théorie littéraire de la métaphore et la tradition sémiotique continentale n’y figurent pas : ce qui intéresse Marras est le statut de la métaphore au croisement de la pragmatique, de la sémantique et de l’épistémologie. Elle entend ainsi montrer comment « l’analyse des métaphores fournit aussi bien un outil capable de naviguer dans la complexité de la pensée du philosophe en proposant une reconstruction de son organisation, que le moyen de révéler leur fonction structurante et constitutive pour le développement de la pensée même » (p. 28). L’« Avant-propos de l’édition française » précise davantage les références contemporaines à la fois sémantiques et pragmatiques de l’ouvrage. Les travaux de Marcelo Dascal sont omniprésents dans ses analyses. Dans la lignée de ces travaux, Marras cherche à savoir comment le « réseau métaphorique » dans la philosophie de Leibniz peut être envisagé à partir d’une approche qui se concentre moins sur les aspects proprement structuraux de la construction des métaphores et davantage sur leur rôle heuristique et pragmatique « dans la dimension énonciative » (p. 21). Dans l’« Avant-propos » toutefois, Marras adhère également aux travaux de Gilles Fauconnière et Mark Turner sur les « réseaux conceptuels intégrés » (conceptual grounding networks) ou le « métissage conceptuel » (conceptual blending), en mettant l’accent sur les notions de « projection », d’« espace supplémentaire » et de « structures émergentes » (p. 17-18). Dans sa conclusion, Marras insiste sur la fonction de « médiation » que remplissent les métaphores et qui nous permet d’entrevoir, dans leur usage, une « nouvelle vision de la connaissance » (p. 179). Elles permettent en effet de reconnaître comment, chez Leibniz, « la science ouvre sur un espace infini qui n’est pas prévisible sans l’aide de l’imagination » (p. 181). Outre cette fonction médiatrice, Marras montre également comme la métaphore sert d’outil combinatoire de façon « transversale », puisqu’elle permet de conjuguer les domaines de connaissance de façon « multilinéaire » (p. 186). Selon Marras, c’est donc en tant que « méthode d’organisation » que la métaphore joue son rôle principal chez Leibniz : elle y assure « le quadrillage et l’interconnexion de la pensée et des thèmes leibniziens ainsi que la rationalité qui leur est sous-jacente » (p. 193).

Marras ouvre de façon remarquable un champ de recherche. Certains aspects restent toutefois à explorer. Mentionnons deux champs d’étude importants qui restent relativement vierges. D’abord : il y aurait encore une étude à faire non pas sur la manière dont Leibniz utilise les métaphores mais sur ce qu’il en dit. Chez Marras, le point de vue adopté sur l’emploi que Leibniz fait des métaphores est externe : le concept de « métaphore » qui gouverne son étude est, pour l’essentiel, tiré de la théorie contemporaine ; elle n’aborde pas tellement la question de la métaphore du point de vue de Leibniz lui-même : nous apprenons peu sur ce qu’il dit explicitement des métaphores et de leur nature. Certes, Leibniz ne développe pas une théorie systématique des tropes, bien que la préface à Nizolius contienne des éléments importants à cet égard, comme le montrent par exemple plusieurs travaux récents sur ce que Leibniz désigne comme le « canal de tropes », par Peter Fenves, Karen S. Feldman et Francesco Piro. Cependant, dans des contextes divers, Leibniz parle assez souvent des tropes et de la nature des tropes, de la métaphore bien sûr, mais aussi de la métonymie, de la synecdoque, de l’allégorie (qu’il qualifie d’ailleurs de « métaphore continuée », avec une expression qui évoque vivement l’allégorèse baroque d’après Walter Benjamin ; voir A VI, 1, 276n ; A VI, 3, 363). Marras ne se propose pas non plus d’élucider le statut épistémologique des métaphores d’un point de vue immanent. Par exemple, dans le chapitre consacré au champ métaphorique gouverné par l’image du chemin, Marras donne une analyse en quelques pages qui porte sur la manière dont la classification des connaissances dans les Meditationes de cognitione, veritate et ideis (1684) est informée par deux « voies », l’une « directe » et l’autre « latérale » (p. 82-84). Il s’agit donc de montrer comment Leibniz se sert de ce type de métaphore pour élaborer les catégories de base de son épistémologie ; mais elle ne cherche pas, inversement, à situer la métaphore elle-même dans la hiérarchie qui structure cette épistémologie.

Ensuite, le livre de Marras se concentre sur les champs métaphoriques les plus développés dans le contexte de l’élaboration de la métaphysique leibnizienne. Or les métaphores jouent un rôle important dans bien d’autres domaines, notamment mais pas seulement, dans le contexte de la théologie révélée, par rapport à l’exégèse biblique ou encore par rapport à l’analyse des miracles et des mystères. Ainsi, on pourrait aussi aborder, par le biais des métaphores, la question théologique clé de la lecture figurée de la Bible, par opposition à la lecture littérale, problème sur lequel Leibniz mène une réflexion à partir de la Commentatiuncula de judice controversiarum (1669-1670 ?). En s’accordant sur ce point avec une longue tradition, il fait aussi un usage systématique des métaphores et des allégories dans l’explication des mystères chrétiens, en profitant du statut épistémique particulier qui les caractérise – les métaphores permettent en effet à la fois de dévoiler et de dissimuler ce sur quoi elles portent – et qui les rend particulièrement aptes à exprimer des vérités qui doivent être reconnues comme vraies, sans toutefois se prêter à une connaissance parfaite.

Mogens LÆRKE

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Pour citer cet article : Mogens LÆRKE, « Cristina MARRAS, Les métaphores dans la philosophie de Leibniz, coll. « Le discours philosophique », Lambert-Lucas, Limoges, 2017 » in Bulletin leibnizien IV, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 563-639.

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