Auteur : Raphaël Pierrès

Matthew PRISELAC, Locke’s Science of Knowledge, New York, Routledge, 2017, 240 pages.

Matthew Priselac entend redonner à l’épistémologie de Locke sa force et sa cohérence. Il s’agit ce faisant de retrouver le sens principal que Locke lui-même donne constamment à l’entreprise de l’Essai sur l’entendement humain, de l’entrée en matière à la conclusion. Cette dimension a cependant fait l’objet de vives critiques, et semble passée au second plan dans les commentaires, vis-à-vis d’aspects isolés comme la théorie de l’identité ou la philosophie du langage (voir par exemple Balibar, 1998, Ott, 2003). L’enjeu de Locke’s Science of Knowledge consiste au contraire à rendre sa place centrale à l’épistémologie en montrant qu’elle n’a pas la faiblesse qu’on lui attribue : elle n’est ni insuffisante ni incohérente.

Il y a ici deux lignes de contre-attaque qui se répondent et se complètent. D’abord, l’épistémologie de Locke, associée au seul livre IV, échouerait à rendre compte de la connaissance du monde extérieur : Priselac cherche à montrer qu’elle y parvient au contraire en articulant la question des éléments de la pensée à la distinction entre connaissance et opinion. Sa démarche le conduit à restaurer une connexion forte entre la théorie des idées et l’épistémologie. En ce sens, il n’est pas juste non plus de dramatiser l’écart entre l’épistémologie développée au livre IV et les autres livres de l’Essai, comme si Locke se convertissait finalement au rationalisme (Jolley, 1999). Priselac souligne ainsi les passages signalant que l’épistémologie est la constante préoccupation de Locke tout au long de l’Essai.

Le livre se présente comme un triptyque. Sur le premier panneau, les éléments propédeutiques nécessaires au propos tirés de l’analyse de la théorie des idées de Locke, en particulier relativement aux idées simples et aux idées de substance. Le moment central s’attache alors à établir la connexion entre cette théorie des idées et l’analyse du savoir. Le livre se referme sur un ensemble de conséquences et de discussions autour de la question des limites de la connaissance, dans un double dialogue avec le scepticisme et l’idéalisme.

Cette structure à trois temps se redouble dans le détail de chaque chapitre, qui sont souvent organisés de manière à présenter d’abord des éléments textuels, ensuite une ligne d’analyse, enfin des réponses aux objections ou lectures alternatives possibles. Les deux premiers chapitres se concentrent ainsi sur deux points-clés de la théorie des idées de Locke, relatifs respectivement aux idées simples et aux idées de substance.

Le premier chapitre commence ainsi par interroger le contenu et la définition de l’idée simple comme idée de qualité. Il rappelle d’abord la manière dont les idées sont reçues passivement, et référées à des qualités, comprises en retour comme des pouvoirs dans les choses de produire ces idées. En ce sens, devons-nous comprendre que les idées simples ne représentent rien ou bien que ce sont des représentations de ces pouvoirs, leur conférant ainsi une portée cognitive et épistémologique plus ample ? C’est ici que la lecture de Priselac témoigne de toute sa finesse : les idées simples, dans leur première réception, ne représentent rien ; mais dans leur usage concret, au côté d’idées complexes, elles en viennent à être référées aux pouvoirs (powers) qu’ont les choses de les produire. Priselac prend alors en charge deux objections : il faudrait avoir accès aux choses-mêmes pour savoir que nos idées y correspondent (Bolton 2004) ; dans l’usage courant, nous ne nous rapportons pas aux pouvoirs dans les choses de produire ces idées mais aux choses-mêmes. Ces deux objections indiquent déjà l’horizon du livre, et seront reprises plus en détail dans son troisième grand moment. À ce stade, il suffit de montrer que les idées simples représentent les pouvoirs réels dans la mesure-même où elles en sont les effets : il s’agirait de comprendre que dans les conditions normales de perception, ces pouvoirs dans les choses produisent donc constamment ou régulièrement de telles idées simples.

Du rapport des idées simples aux choses, Priselac va vers la question périlleuse et discutée des idées de substance, dont il faut bien comprendre qu’elle ne reçoit pas le même traitement dans l’exégèse de langue anglaise (par contraste avec l’insistance française sur la critique lockéenne de la substance). En effet, si Locke semble parfois soutenir que nous n’avons pas d’idée de substance (voir par exemple I.i.18), d’autres passages semblent plutôt reconnaître que nous avons une telle idée, quoique imparfaite, et même chercher à rendre compte de son acquisition (voir par exemple II.xxiii.1). Priselac se penche d’abord sur l’acquisition des idées de substance et il montre que nous les concevons comme indépendantes et que leur contenu correspond à des qualités : il adjoint alors aux qualités premières et secondes un troisième type, qu’il nomme qualités interactives (par exemple, le pouvoir que le soleil a de faire fondre la cire). L’analyse de Priselac distingue surtout différents niveaux d’idées de substance du support particulier de qualités particulières, en passant par le type de porteur de qualités, jusqu’à l’idée abstraite de substance construite par les philosophes. C’est ce qui lui permet de rendre compte à la fois d’une forme d’acquisition de l’idée de substance associée à des qualités, et du pessimisme général de l’Essai quant à la clarté et la distinction des idées de substance, ainsi qu’à leur caractère adéquat.

Ce point, qui engage la question de la portée métaphysique (ou ontologique) de l’Essai, est crucial pour l’argumentation de Priselac qui s’attache par la suite à la connexion entre la théorie des idées et l’analyse du savoir : son objectif est en effet de montrer que la connaissance du monde extérieur consiste dans la convenance perçue entre une idée simple et une idée de substance. Le troisième chapitre s’attache ainsi à l’analyse de cette relation de convenance (agreement) que le quatrième applique au problème de la connaissance du monde extérieur.

Il s’agit ici de restituer la conception lockéenne de la connaissance à partir de sa théorie génétique des idées. Après avoir rappelé la définition canonique de la connaissance comme perception de la convenance entre deux idées (IV.i.2), Priselac en défend une interprétation la référant à la manière dont une idée constitue une partie de l’autre (idea-containment). En ce sens, convenir se résumerait à contenir : la perception de la relation de convenance (ou de disconvenance) entre deux idées est ici ramenée à la seule relation de contenance. Cette relation fait référence à une analyse génétique de la manière dont nos idées sont composées d’autres idées : nous connaissons quand nous percevons qu’une idée en contient une autre. Il défend alors cette analyse contre deux objections principales. En premier lieu, Locke semble distinguer les propositions qui ont une certitude verbale (définition, tautologie), de celles qui affirment quelque chose d’autre de l’idée complexe qui en est la conséquence mais n’y est pas contenu (IV.viii.5). L’effort de Priselac consiste d’abord à ramener les secondes dans le champ de l’idea-containment en se basant sur l’analyse d’une démonstration géométrique comme enchaînement de tels rapports d’englobement étendus de proche en proche. En second lieu, Locke semble admettre que deux idées simples puissent convenir, ainsi la solidité et l’extension (II.xiii.11). La stratégie de Priselac consiste alors à la fois à minorer la portée gnoséologique de la constatation de telles co-existences et à ramener la dimension de connaissance de ces cas au modèle de l’idea-containment.

Le problème est que ces cas ne sont pas triviaux, et pourraient bien constituer le paradigme de la connaissance sensitive du monde extérieur. Tout le problème tient à la possibilité que la convenance entre idées puisse nous instruire sur l’existence du monde extérieur. Priselac commence par rappeler au lecteur les trois manières de percevoir la convenance entre idées (intuitive, démonstrative, sensible) et ses différents types. Il soutient alors que la connaissance du monde extérieur vise des substances finies (finite substances) en s’appuyant sur des occurrences où Locke la réfère à des choses (things), et qu’elle relève d’une forme de connaissance sensible qui requiert à la fois la passivité de la réception et la conscience de cette passivité. S’appuyant sur un passage postérieur de la correspondance avec Stillingfeet (Works, 4, p. 360), Priselac affirme que la connaissance sensible de l’existence réelle repose sur la convenance entre idée simple et idée de substance, comprise comme englobement des idées de qualités sensibles par l’idée de substance (il en propose alors une illustration utile au moyen de l’exemple d’une feuille de papier et de schémas permettant de figurer ce qu’il désigne comme idea-containment). Il conclut sur les limites de la connaissance sensible : quoique son analyse accorde un rôle crucial à l’idée de substance, il insiste sur le fait que nous n’avons nullement accès à l’essence des choses.

Cette question l’amène à consacrer son troisième et dernier moment à discuter des positions et arguments sceptiques et idéalistes. Ce livre est en effet, dans sa structure logique même, profondément ouvert au dialogue : il déploie une série d’arguments qui permettent de répondre progressivement à un problème en posant des propositions élémentaires, en répondant à des objections, en en tirant progressivement les conséquences. Les objections sont ainsi partie prenante de l’élaboration théorique en même temps qu’elles permettent d’en questionner les marges, les angles morts ou les limites.

Dans ce cinquième chapitre, il s’agit d’affiner la compréhension de l’attitude de Locke vis-à-vis du scepticisme, qui semble à la fois constituer un problème sérieux et être parfois traitée de manière cavalière (voir par exemple IV.ii.14). Bien que Locke ne conçoive pas le projet de l’Essai comme dirigé contre les sceptiques, un de ses apports est de fournir un remède contre eux en montrant qu’il est légitime de croire que nous savons que des substances externes existent grâce à l’expérience sensible. En outre, le livre IV est structuré par la distinction entre connaissance et opinion, et animé par la volonté que l’ouvrage ne reste pas un pur édifice spéculatif (« a castle in the air », IV.iv.1). Ayant défini connaissance et opinion comme deux structures génétiques distinctes (la connaissance reposant sur la contenance, l’opinion sur la conjonction), il s’agit de prendre pleinement position pour le statut de connaissance rapportée au monde extérieur. L’apparente désinvolture de la réponse lockéenne aux sceptiques a ainsi un fondement : la connaissance de l’existence du monde extérieur ne peut pas tant être démontrée par des raisons que montrée par des expériences, c’est-à-dire en tant qu’elle relève de la connaissance sensible. À la fin de ce chapitre, Priselac prend également en compte ici les objections à sa compréhension du projet de Locke comme épistémologique au sens fort (Ayers, 1991), engageant la question du statut des hypothèses (Yolton, 1970) en mettant l’accent sur leur dimension heuristique, ainsi que sur les explications positives données par Locke, qui ne se limitent pas à une description menée sur le mode de l’introspection.

La question de la réponse aux arguments sceptiques sur la possibilité de connaître le monde extérieur alors même que la connaissance ne porte que sur nos idées engage Priselac à préciser la relation de Locke avec le problème de l’idéalisme. Dans son contexte, cette discussion pointe vers deux interlocuteurs principaux, Malebranche en amont, Berkeley surtout, en aval. Priselac entend d’abord montrer que la conception lockéenne de la connaissance sensible est compatible avec la métaphysique berkeleyenne pour deux raisons : d’abord parce que la métaphysique de Berkeley n’est pas sceptique, ensuite parce que la critique de Malebranche par Locke n’atteint pas Berkeley. Mais cela l’amène à conclure sur les différences entre Locke et Berkeley quant à l’analyse de la relation entre l’esprit et le monde : à suivre Priselac, l’épistémologie de Locke semble faire apparaître par contraste la métaphysique de Berkeley comme dogmatique en tant qu’elle prendrait les structures de l’esprit comme des indices suffisants de la structure du réel, ce à quoi Locke se refuse. C’est en ce sens que notre connaissance se situe toujours au sein des structures de l’esprit, et des limites de ses capacités à acquérir des idées, et ne peut ni ne doit atteindre la nature même des choses. À l’issue de cette discussion, la possibilité de connaître le monde extérieur dans le cadre épistémologique de l’Essai est solidement encadrée, ni sceptique, ni idéaliste au sens de Berkeley, mais elle est en même temps complexe et nuancée. Quoique la connaissance sensible du monde extérieur fasse appel à la convenance entre idée simple et idée de substance, elle n’atteint pas l’essence-même des choses, mais seulement ce qui nous en est donné dans une expérience nécessairement limitée.

Priselac articule ainsi une théorie lockéenne de la connaissance, qui toute nuancée qu’elle soit, n’est ni incohérente ni imprécise. Reste peut-être à faire la part de ce qui revient à Locke et de ce qui revient à Priselac. Le lecteur français se prendra peut-être à songer à la controverse entre Guéroult et Alquié sur l’interprétation de Descartes. Comprendre un texte, est-ce comprendre son auteur ou sa logique ? Fidèle à l’intention la plus constante de Locke, la démarche de Priselac emprunte toutefois souvent sa méthode à la reconstruction rationnelle, moins courante dans le champ francophone. Non seulement il réhabilite de manière paradoxale l’idée de substance, mais il propose une interprétation de la connaissance en termes de contenance qui peut sembler audacieuse, en s’intéressant moins aux étapes et aux lieux successifs de l’élaboration de la pensée de Locke, qu’à la manière de reconstruire une cohérence rationnelle d’ensemble. Au bout du compte, cette lecture est des plus roboratives par sa haute tenue argumentative, ceci au cœur même des passages les plus risqués, où elle peut sembler la plus discutable.

Raphaël PIERRÈS

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Pour citer cet article : Raphaël PIERRÈS, « Matthew PRISELAC, Locke’s Science of Knowledge, New York, Routledge, 2017, 240 pages » in Bulletin d’études hobbesiennes I (XXIX), Archives de Philosophie, tome 81/2, Avril-juin 2018, p. 405-448.

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