Auteur : Remy Rizzo

Raisons politiques, n° 61, février 2016, « La reconnaissance. Lectures hégéliennes », Charlotte EPSTEIN & Thomas LINDEMANN (dir.), Paris, Presses de Sciences Po, 2016, 173 p.

Cet ensemble composé de six articles est le fruit de rencontres internationales dont le thème était « La dialectique du maître et de l’esclave chez Hegel et la lutte pour la reconnaissance dans les relations internationales ». Elles furent organisées au CERI les 17 et 18 juin 2014. Les auteurs partent du constat que la dialectique du maître et de l’esclave développée par Hegel dans la Phénoménologie de l’esprit (1807) n’a pas fait l’objet d’un vif engouement des philosophes politiques contemporains. Certes, on doit accorder aux travaux d’Axel Honneth le grand mérite d’avoir placé la lutte pour la reconnaissance au cœur même des conflits sociaux. Toutefois, on se souviendra aussi que Honneth a surtout ravivé la pensée d’un certain Hegel, celui d’Iéna et des écrits précoces, en particulier son Système de la vie éthique (1802-1803) et sa Realphilosophie (1803-1804). En conséquence de quoi, comme le rappellent Epstein et Lindemann dans leur introduction, la conception honnéthienne de la lutte pour la reconnaissance est largement arrimée à un normativisme qui oriente vers la résolution des conflits, vers l’entente, vers « la réussite de la reconnaissance (p. 9) ». C’est en raison de ce caractère téléologique que les auteurs soulignent les limites de la théorie de Honneth. En effet, cette dernière s’épuise dès lors qu’il s’agit de rendre compte d’une conflictualité dont il n’est pas difficile d’observer qu’elle n’aboutit pas à un accord entre les belligérants (les exemples dans l’actualité sont nombreux). C’est alors que la dialectique du maître et de l’esclave entre en scène. D’après les auteurs, cette dialectique se révèlerait plus apte à saisir l’aspect antagonique des luttes pour la reconnaissance qui traversent tant les collectivités d’un pays que les pays entre eux : « C’est bien le Hegel de la Phénoménologie de l’esprit qui nous livre des concepts clefs d’une reconnaissance proprement antagonique » (p. 11).

L’étude de Haud Guéguen consiste en une mise au point éclairante sur la position d’Axel Honneth, son rapport à Habermas – l’auteur parle d’un « harmonicisme habermassien » (p. 40) – et la nécessité d’en revenir au Hegel de 1807 afin de penser ce qu’Emmanuel Renault nomme une « relève d’une logique d’ordre agonistique ». Mais Bernard Bourgeois a bien raison d’insister sur le fait que la dialectique du maître et de l’esclave tient en dix pages seulement, dans une œuvre qui en compte sept cents. Il en appelle donc à une relativisation de l’importance que, depuis Kojève, on a pu attribuer à la thématique de la reconnaissance chez Hegel. Non, la philosophie du maître de Berlin n’est pas une philosophie de la reconnaissance, et oui elle est une philosophie de la réconciliation (Versöhnung). Par conséquent, l’agir interindividuel se voit toujours fondé dans un universel totalisant, et la reconnaissance ne trouve une issue favorable que dans une universalité d’ordre spirituel. Gaëlle Demelemestre revient sur la dimension spécifiquement affective qui anime la dialectique du maître et de l’esclave et que, selon elle, les lectures logiques de Jean-Pierre Lefebvre et Jarczyk-Labarrière ont passée sous silence. Jean-François Kervégan tente magistralement de démontrer en quoi le concept hégélien d’éthicité (Sittlichkeit) parviendrait à dépasser la dichotomie, instaurée par le positivisme juridique, entre le droit et la morale, tout en conservant une différenciation entre ces deux systèmes normatifs. L’auteur offre une fine argumentation qui nous convainc de l’intérêt qu’aurait la philosophie du droit à relire les textes de celui que l’on réduit encore aujourd’hui au rang de simple penseur du Machtstaat. Christian Lazzeri aborde les diverses manières par lesquelles les institutions politiques répondent aux besoins de reconnaissance que leur adressent les différents groupes sociaux. Sa lecture pose trois modalités-types suivant lesquelles les institutions rétribuent la reconnaissance : la propriété expressive de l’institution, son action correctrice, et son activité productrice de reconnaissance. Il examine ensuite comment ces catégories se combinent entre elles. Enfin, Alain Caillé soutient la thèse que ce que les sujets, dans la dialectique du maître et de l’esclave, désirent être reconnu est avant tout leur valeur. De là, il construit un riche dialogue entre Hegel et Marcel Mauss. Et de fait, en tant que valeur, les acteurs de l’échange veulent d’abord que soit reconnue leur capacité à donner. Mais si les luttes pour la reconnaissance respectent, au final, le cycle du donner-recevoir-rendre maussien, un échec de la lutte se cristallise jusqu’au point de devenir une lutte de reconnaissance qui, quant à elle, tourne autour de la séquence ignorer-prendre-refuser-garder : « La lutte à mort peut (re)commencer » (p. 112).

Remy RIZZO (Université de Liège)

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Pour citer cet article : Remy RIZZO, « Raisons politiques, n° 61, février 2016, « La reconnaissance. Lectures hégéliennes », Charlotte EPSTEIN & Thomas LINDEMANN (dir.), Paris, Presses de Sciences Po, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.